Retour à l’ordinaire ?

Pedro Emilio Ramirez Ramos, pmé

Nous avons vécu des temps liturgiques intenses au cours des derniers mois. Avec la solennité de la Pentecôte, nous sommes revenus à ce que la liturgie appelle le Temps « ordinaire ». Ce temps n’est ni vide ni une pause sans Dieu. Il est plutôt le rythme quotidien où le disciple apprend à marcher à la suite du Maître.

Le Temps ordinaire nous introduit à la lecture semi-continue de l’Écriture et nous révèle que la vie quotidienne — avec ses petites décisions, ses fatigues et ses joies simples — est le véritable lieu de la suite du Christ.

« Ordinaire » signifie donc l’espace où le mystère du Christ veut s’incarner à nouveau : dans le travail, dans les rues parfois encombrées de circulation, dans la famille, dans la rencontre avec le frère ou la sœur, surtout avec celui ou celle qui souffre.

Nous pourrions dire que le Temps ordinaire est un appel à écouter la prière quotidienne du monde.

C’est un retour à « Nazareth ». Là, dans la routine de l’atelier du charpentier et dans le silence des jours qui semblent tous pareils, Jésus a habité l’ordinaire et l’a transformé en espace de salut. L’ordinaire possède des fenêtres ouvertes vers le ciel, et la célébration liturgique fait irruption dans la routine non pas pour nous en faire échapper, mais pour nous en révéler le sens profond et inconditionnel.

De la Pentecôte au Cœur du Christ : un chemin de miséricorde

De la Pentecôte à la solennité du Sacré-Cœur de Jésus — que nous célébrons le vendredi suivant le deuxième dimanche après la Pentecôte —, l’Église parcourt un chemin qui n’est pas une simple succession de fêtes isolées, mais une immersion progressive dans l’amour trinitaire.

Le Temps ordinaire qui commence après la Pentecôte est ponctué de solennités qui éclairent la réalité même de la vie chrétienne :

  • La Trinité : Dieu est communion d’amour ; la vie chrétienne entre dans cette source qui est à la fois don et tâche.
  • La Fête-Dieu (Corpus Christi) : l’amour de Dieu devient Pain partagé ; le Christ se donne sacramentellement pour la vie du monde. Il nous invite aussi à devenir un pain pris, béni et partagé pour les autres.
  • Le Sacré-Cœur : ce même amour est contemplé comme un amour crucifié et miséricordieux, accessible au disciple qui demeure auprès de Lui.

Et à la fin du cycle du Temps ordinaire, la solennité du...

  • Christ Roi : l’histoire et la vie quotidienne s’orientent vers sa Seigneurie définitive, qui est service et libération.

Le Cœur de Jésus n’est pas une « fête isolée », mais un moment fort où l’Église apprend à contempler le mystère du Christ de l’intérieur : à partir du battement qui a soutenu la croix, à partir de la blessure qui continue de faire jaillir la miséricorde.

Le disciple bien-aimé : modèle d’écoute et de contemplation

Pour faire une lecture missionnaire de cette solennité, nous devons nous placer aux côtés de Jean, le disciple bien-aimé. Celui qui, lors de la Dernière Cène, a reposé sa tête sur la poitrine de Jésus (Jean 13,23-25) et a su écouter, non seulement avec l’oreille, mais avec tout son être, les battements du Cœur de Dieu fait homme. Jean est demeuré au pied de la croix alors que presque tous les autres avaient fui (Jean 19,26-27).

Là, il a contemplé le côté transpercé d’où ont jailli le sang et l’eau (Jean 19,34), signes vivants de l’Église et des sacrements, signes d’un amour qui ne se rend pas devant la mort.

À partir de cette humilité — celle de celui qui se reconnaît aimé sans l’avoir mérité —, chaque disciple est appelé à être Jean pour le monde d’aujourd’hui. Car seul celui qui ose écouter le silence de Celui qui est la Parole (« Demeurez en moi, comme moi en vous », Jean 15,4) peut partir en mission avec un cœur miséricordieux.

Écouter le Cœur : gestes, silences, joie et souffrance

Écouter le Cœur de Jésus, c’est apprendre à contempler ses gestes de miséricorde : la main qui touche le lépreux (Marc 1,41), le regard qui s’arrête sur la veuve de Naïn (Luc 7,13), les paroles qui rendent sa dignité à la femme adultère (Jean 8,10-11). Mais c’est aussi entrer dans ses silences : ce silence devant Pilate (Matthieu 27,14 et Jean 18,38), lorsque le gouverneur lui demandait qui il était et ce qu’était la vérité. Jésus lui-même est Celui qui est, la Vérité, et seul celui qui le cherche avec humilité peut le découvrir. Ce silence n’est pas une absence, mais une plénitude, car celui qui se tait par amour dit davantage que toutes les paroles.

Nous découvrons aussi les sanglots de Jésus devant le tombeau de son ami Lazare, partageant la souffrance de Marthe et de Marie. Nous découvrons également sa joie profonde lorsque les disciples reviennent vers lui : « Je te bénis, Père, parce que tu as caché cela aux sages et aux savants et que tu l’as révélé aux tout-petits » (Matthieu 11,25). Cette joie n’a rien de naïf ; elle soutient son regard tourné vers « l’heure » qui vient, l’heure du don total. Tout en lui est espérance, cohérence et abandon, même lorsque la souffrance approche.

Et surtout, écouter le Cœur, c’est contempler son agonie et son abandon total au Père. Sur la croix, Jésus ne fait pas que mourir : il remet son esprit dans un cri qui devient prière : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Luc 23,46). Là, dans cette nuit obscure, le Fils aime jusqu’au bout (Jean 13,1) et nous montre que la miséricorde n’est pas un sentiment tiède, mais une force qui traverse la douleur et l’injustice. Dans la perspective de la théologie de la libération, ce Cœur transpercé bat encore aujourd’hui dans les crucifiés de l’histoire : les pauvres, les personnes disparues, les victimes de la violence structurelle, les victimes de la traite des personnes et les cris de la terre. C’est pourquoi contempler le Sacré-Cœur signifie s’engager dans sa passion toujours présente au cœur du peuple et de la terre qui souffrent.

Être missionnaire du Cœur de Jésus signifie :

  • Aller à la rencontre de celui qui vit dans la nuit (comme Nicodème), de celui qui a soif (comme la Samaritaine), de celui qui n’appartient pas au peuple élu (comme le centurion). Ne pas attendre qu’ils viennent, mais aller vers les périphéries.
  • Écouter attentivement les battements du Cœur dans l’histoire : dans le cri des pauvres, dans le cri de la terre, dans la dignité piétinée des migrants et des personnes emprisonnées.
  • Permettre au caractère du Christ — doux et humble de cœur (Matthieu 11,28-29) — de façonner notre manière de répondre au mal du monde, non par la condamnation mais par la réconciliation, non par l’indifférence mais par une justice miséricordieuse.
  • Contempler le côté transpercé comme source de vie et annoncer que de cette blessure jaillissent encore aujourd’hui l’eau qui purifie et le sang qui rachète.

Le disciple bien-aimé ne s’est pas contenté de regarder : après Pâques, Jean est sorti pour rendre témoignage (1 Jean 1,1-4). Ainsi devons-nous faire nous aussi. Après avoir reposé notre tête sur le Cœur de Jésus dans la prière et la liturgie, nous devons nous lever et marcher vers nos frères et sœurs, particulièrement les plus petits, car en eux bat le même Cœur souffrant et glorieux du Seigneur.

Être comme les disciples d’Emmaüs, sur le chemin du retour vers la Jérusalem qui avait emprisonné le Maître — la Jérusalem des difficultés et de la trahison —, mais après avoir découvert Celui qui faisait brûler nos cœurs lorsqu’il nous expliquait les Écritures et partageait pour nous le pain, nous sortons vers l’ordinaire de la ville, vers l’ordinaire du monde.

Questions pour la réflexion

  1. Dans quelle « nuit » de ma vie ai-je besoin de laisser le Cœur de Jésus me parler comme il a parlé à Nicodème, et comment cette écoute me pousse-t-elle à aller à la rencontre de ceux qui vivent dans les ténèbres ?
  2. Où se trouve aujourd’hui (dans mon quartier, mon travail ou ma famille) le « côté transpercé » de Jésus ? Ai-je l’audace de poser mon oreille sur la poitrine des crucifiés de notre temps afin d’entendre, à travers eux, les battements miséricordieux du Seigneur qui m’envoie annoncer la libération ?

Que le Cœur de Jésus, doux et humble, forme notre cœur à l’écoute, à la compassion et à la mission. Amen.