Soudan : Le Vol du Condor sur une Tragédie Silencieuse

Roland Laneuville, pmé

Dans un geste d’imagination suggestive, un acteur français s’est représenté dans une fiction réincarné en condor. En empruntant cet oiseau puissant comme métaphore de la perspective et de la hauteur morale nécessaires pour observer le monde, nous entreprenons un vol vers le Soudan, un pays qui vit l’une des plus grandes crises humanitaires de notre temps et qui se trouve loin, bien trop loin, du centre d’attention occidental.

Avertissement au lecteur : si vous cherchez une lecture estivale et légère, ce n’est pas ici. Ce qui suit est un voyage à travers un territoire dévasté par la guerre, une catastrophe humanitaire d’ampleur colossale qu’il est urgent de connaître et de comprendre.

Un Regard Depuis les Hauteurs : L’Analyse d’un Expert

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Notre vol ne se dirige pas d’abord vers Khartoum. Il vaut mieux graduer la douleur. Nous planons d’abord vers Nairobi, au Kenya, pour rencontrer la voix experte de John Ashworth, un observateur chevronné de la réalité soudanaise. À notre demande, Ashworth a esquissé un panorama cru du conflit qui déchire le pays depuis plus de deux ans :

"Permettez-moi de vous donner quelques points clés (l’expression anglaise 'bullet points' semble appropriée pour une guerre) qui peuvent aider à comprendre la situation :

• Le Soudan a une expérience éprouvée de résistance populaire non violente (intifada). Cela a renversé des dictatures militaires en 1964, 1985 et 2019, mais les militaires sont toujours revenus au pouvoir, comme c’est le cas aujourd’hui. Je suis arrivé au Soudan en 1986, juste après le renversement de l’un de ces régimes, celui de Nimeiry, et l’établissement d’un gouvernement civil, qui fut renversé deux ans plus tard par Bashir, un officier militaire soutenu par les Frères musulmans.

• À un certain niveau, il s’agit d’un conflit entre deux factions militaires : le SAF (armée officielle) et le RSF (paramilitaires établis comme alternative). Mais c’est simpliste. En réalité, le conflit a pris une dimension ethnique profondément inquiétante.

• Il est crucial de comprendre comment l’armée est incrustée dans l’économie du pays. Les deux factions tirent des fonds des mines d’or qu’elles contrôlent, ce qui finance leurs arsenaux. Les deux camps risquent de perdre pouvoir et richesse, ce qui perpétue la logique de la guerre.

• Actuellement, les deux camps croient encore pouvoir obtenir une victoire militaire, donc il n’y a pas de négociations de paix sérieuses.

• L’établissement de deux gouvernements rivaux, divisant complètement le pays en deux, est un processus très négatif. Les deux « gouvernements » sont de nature militaire, même s’ils prétendent le contraire.

• Un effet secondaire dangereux est la montée de milices régionales et ethniques qui soutiennent l’un ou l’autre camp.

• Cette situation est largement considérée comme la plus grande catastrophe humanitaire au monde, ce qui en dit long compte tenu de ce qui se passe à Gaza, en Ukraine, etc. Les chiffres réels sont terrifiants :

o 13 000 000 — nombre de déplacés.
o 17 000 000 — nombre d’enfants non scolarisés.
o 150 000 — nombre de morts.

• Le conflit a des dimensions internationales alarmantes, tant régionales (Libye, Tchad, Kenya, Égypte, Éthiopie, Soudan du Sud, etc.) que mondiales (ÉAU, Groupe Wagner/Russie, etc.).

• Les islamistes, expulsés du pouvoir en 2019, regagnent force et influence.

• La résistance non violente continue, notamment à travers les « Salles de Réponse aux Urgences » (ERR), qui ont surgi spontanément pour fournir une aide humanitaire et un certain degré d’organisation et de sécurité à la population. C’est un modèle totalement nouveau de résistance et d’aide, informel et décentralisé, que la communauté internationale n’a pas su comprendre ni reconnaître. Dans toute future négociation de paix, les ERR doivent avoir une voix forte, car elles représentent véritablement le peuple."

Le Vol Bas : Le Témoignage du Front

Après cette analyse, notre condor, le cœur chargé de données sombres, descend vers Gedaref, une ville-refuge entre Khartoum et Port-Soudan, route d’exil vers l’Éthiopie. Cette zone a été relativement épargnée par la guerre mais est devenue un refuge crucial pour les déplacés en fuite. Là, un prêtre soudanais, le Père Quintino, travaille sans relâche. Grâce à un miracle de persévérance et à des systèmes comme Western Union, il a été possible de lui envoyer un peu d’aide. Son témoignage est direct et déchirant :

"Dans les villes de Gedaref, New Halfa, Kassala, Atbara et Dongola, il n’y a pas d’électricité. Le RSF continue de tirer (avec des drones) sur les installations électriques. Les gens souffrent du manque d’électricité et d’eau. Imaginez une telle malveillance humaine contre d’autres humains. À Khartoum, où je ne peux pas aller, le SAF continue de massacrer de nombreux Soudanais du Sud suspectés de liens avec le RSF. La semaine prochaine, j’irai à Galabat, à la frontière avec l’Éthiopie, pour servir mon peuple déplacé."
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Khartoum : La Ville Blessée

Notre condor refuse alors de survoler trop longtemps la capitale, Khartoum. Le tableau est trop désolant. L’archevêque Michael Didi a dû fuir à Port-Soudan. Le cardinal Zubeir Wako se trouve maintenant au Soudan du Sud. Les lieux qui étaient des centres de communauté et de foi, comme la cathédrale catholique, sont endommagés ou transformés en dépôts d’armes.

Les enquêtes journalistiques et rapports confirment la situation :

"La cathédrale catholique de Khartoum a subi des dommages significatifs pendant le conflit. Les photos montrent des parties des bâtiments de la mission couvertes de débris, les murs marqués par des impacts de balles ou de projectiles, et les pièces noircies par la fumée. La zone autour de la cathédrale a été gravement affectée par les affrontements."

Une Tragédie Invisibilisée : L’Écho dans la Presse

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Épuisé, le condor revient, mais apporte la preuve que, bien que rare, la voix du Soudan parvient parfois à se faire entendre. Le journal Le Devoir du 14 juillet a consacré un éditorial à cette crise. La journaliste Marie-Andrée Chouinard expose clairement la paradoxe de son invisibilité :

"Depuis avril 2023, on estime que 13 millions de civils ont été déplacés par la guerre en cours, dont 30 % dans les pays voisins. Environ 17 millions d’enfants sont privés d’éducation et presque tous (80 %) les hôpitaux des zones en conflit ont cessé de fonctionner. Des maladies comme le choléra, la dengue et le paludisme menacent la population.

Coincée entre la guerre en Ukraine et le conflit Israël-Palestine, la guerre civile soudanaise se déroule avec très peu de couverture médiatique en Occident. Cela soulève des questions compliquées sur ce qui motive notre sens de la préoccupation : étant donné que les atrocités au Soudan rivalisent avec celles observées en Israël, en Ukraine ou à Gaza, comment la communauté internationale choisit-elle de dénoncer les crimes de guerre contre les vulnérables ?"

Un Appel à la Conscience

Ce vol du condor réveille la mémoire d’un espoir passé. Lorsque notre Société (la Société des Missions Étrangères du Québec) a choisi le Soudan comme mission il y a des décennies, on a pensé : "Soudan ? Il est au fond du gouffre, ça ne peut que s’améliorer !". L’histoire a montré une ironie tragique. Les malheurs n’ont jamais cessé d’affliger ce peuple cher. "Fouettés, mais non écrasés", comme dirait Saint Paul (II Corinthiens 4:9).

Pour conclure, nous faisons nôtres les mots du Père Quintino, qui depuis le sol soudanais clame :

"Continuons à prier pour la paix au Soudan. Le peuple souffre trop !"