Réflexion sur le dialogue interculturel!
par Mposo Hubert Makwanda
- Vous rappelez-vous de la belle histoire du Petit Prince de Saint-Exupéry? Eh bien, si vous ne vous en souvenez plus, j'aimerais vous en rappeler au moins un épisode particulier, celui de sa rencontre avec le renard. Cela servira bien à illustrer le propos de cet article.
Le tout commence quand le petit prince, tout naïf, invite le renard à venir jouer avec lui. Le renard refuse prétextant qu'il n'est pas apprivoisé. Le petit prince, ignorant le sens de ce mot, demande alors au renard de lui expliquer ce qu'apprivoiser veut dire. Voici ce que lui répond le renard:
«Ça signifie créer des liens... Tu n'es pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde... Si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique.»
Dans ce dialogue, on peut facilement se rendre compte que le petit prince et le renard sont deux entités de cultures et de races différentes. Nous voilà donc devant un dialogue interculturel.
Clarifier ses désirs
Malgré leurs différences apparentes, on voit que chacun porte un désir qui le pousse à établir la communication avec l'autre. Dans leur dialogue, le petit prince et le renard vont commencer par vivre un processus de clarification de leurs désirs. C'est une exigence première de tout dialogue. Leur échange ne pourra être bénéfique que dans la mesure où chaque interlocuteur parviendra à identifier et à exprimer son désir propre.
L'apprivoisement
Cet échange se réalisa par étapes successives qui établiront le climat de confiance nécessaire à l'expression du désir profond, comme l'explique si bien le renard quand le petit prince lui demande ce qu'il faut faire pour l'apprivoiser:
«Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'oeil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près...»
La communion
Dans le dialogue interculturel, si les étapes d'apprivoisement réciproque sont patiemment respectées, grâce à la confiance qui s'établit peu à peu entre les interlocuteurs, la communion devient possible. Cette communion s'exprime dans un échange d'ordre spirituel, c'est-à-dire au niveau des vérités personnelles profondes, des croyances et des convictions; il n'est plus soumis aux lois socioculturelles de la pensée à la mode. Le secret que le renard livre au petit prince quand il s'est senti en confiance et apprivoisé est de cet ordre:
«...on ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux.»
Le dialogue entre le renard et le petit prince nous a donc aidés à comprendre comment l'expression du désir porté par chaque interlocuteur est partie première de toute rencontre entre deux entités de cultures différentes. Comment cette communication du désir se réalise progressivement, dans des étapes qui constituent le processus d'apprivoisement. Et comment elle aboutit à cette communion qui est compréhension et accueil mutuels profonds.
Les exigences du dialogue authentique
Cependant, le dialogue entre deux individus n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît. Comme dit Mucchielli, «la communication semble si facile qu'on est tenté de dire: il n'y a qu'à parler, s'exprimer, se comprendre. Cependant, plus on s'éloigne des formules automatiques sur le temps, la santé et les informations banales, plus on essaie de transmettre des impressions personnelles... et plus on constate la distorsion, le malentendu, la tendance au "dialogue de sourds".»
Apprendre à observer et à écouter
La plupart du temps, les gens entendent mais n'écoutent pas, ils perçoivent mais n'observent pas. Autrement dit, ils monologuent facilement mais ne dialoguent que rarement. Pour établir un dialogue authentique, il faut donc savoir écouter et savoir observer. Pour développer ces habiletés au niveau de l'écoute et de l'observation, je vous propose un bref aperçu des facteurs psychoaffectifs sous-jacents à la dynamique de communication entre êtres humains.
L'émission du message
Ici, le premier facteur à considérer c'est que chacun a une perception "intérieure" de ce qu'il a à dire. Si nous reprenons l'histoire du petit prince, on peut dire que le renard, avant de communiquer son message au petit prince, éprouve profondément des sentiments de clarté, de simplicité et d'évidence par rapport à la notion d'apprivoisement. Mais cette évidence et cette clarté ne sont réelles que dans sa tête. Ainsi, l'idée que porte l'émetteur (celui ou celle qui a un message à transmettre) fait partie de son système pré-établi d'opinions ou de sentiments. Ce qu'il exprime correspond donc à un échantillon plus ou moins représentatif de son système de croyances et de valeurs dont le récepteur (celui ou celle qui reçoit le message) ignore les références.
Le code de transmission
Le deuxième facteur dont il faut tenir compte, c'est que celui ou celle qui parle doit, au moment de parler, choisir son code de transmission. Il le fait en tenant compte de deux critères importants: a) son choix des mots et le vocabulaire qu'il emploiera est marqué par plusieurs influences: la culture et l'histoire de son milieu, son éducation, sa profession, son univers personnel de significations; b) il est aussi influencé par l'idée qu'il se fait de la manière dont l'autre va recevoir et comprendre son message. Par l'attitude affective à priori vis-à-vis de l'autre qui peut être de sympathie ou d'antipathie.
Le moyen de transmission
Un autre facteur important à considérer par l'émetteur, c'est le moyen qu'il utilisera pour transmettre son message: sa manière de parler ou d'articuler le langage utilisé.
Les circonstances extérieures
Enfin, il faut considérer les circonstances qui influencent la communication: circonstances externes (temps, bruit, température, espace, etc.) et circonstances de la relation elle-même: cadre social dans lequel a lieu la communication, positions hiérarchiques ou statutaires de l'émetteur et du récepteur, sexe, âge, groupe d'appartenance, etc.
Les interprétations personnelles des mots et gestes
La personne recevant le message peut donner une interprétation personnelle aux mots ou mimiques de l'autre; elle peut porter attention à certaines parties du message et pas à d'autres.
Attitudes et idées personnelles du récepteur
Par ses attitudes personnelles, par exemple l'idée qu'il se fait des opinions de l'autre à son égard, le récepteur peut déformer le contenu du message.
Croyances et valeurs du récepteur
Enfin, le contenu du message peut être déformé par l'évaluation qu'en fait le récepteur selon son propre système de croyances et de valeurs.
Écart entre idée émise et idée reçue
On peut facilement constater qu'après ce processus de "filtration", un écart important peut exister entre l'idée émise et l'idée reçue, ce qui rend l'écoute authentique très difficile. Le message reçu n'a souvent plus grand chose à voir avec son origine. Pourtant, ce n'est qu'à partir de sa réception que nous réagissons.
Si savoir écouter et savoir observer constituent des défis majeurs dans tout dialogue, combien plus en sera-t-il dans le dialogue interculturel?
PISTES DE RÉFLEXION
L'importance de connaître ses valeurs
Le vrai dialogue n'est pas facile car il est difficile de vraiment écouter et observer l'autre sans qu'intervienne notre jugement. Or, notre jugement trouve son fondement dans nos valeurs qui proviennent en grande partie des influences culturelles et éducatives qui nous ont marqués et de nos expériences de vie, harmonieuses ou conflictuelles.
Comment faire pour ne pas être influencé par nos valeurs dans le processus de dialogue avec l'autre? Pour répondre à cette question, il faut prendre conscience des valeurs que nous portons, celles qui orientent notre vie et qui guident nos actions.
Plusieurs auteurs ont écrit sur le processus de clarification des valeurs. D'après eux, il existe au moins sept critères qui permettent d'identifier une valeur de référence, c'est-à-dire une valeur qui inspire nos gestes et nos décisions.
Ces critères sont:
1. Cette valeur est un choix pour moi.
2. J'ai une connaissance des conséquences que le choix de cette valeur apporte dans ma vie.
3. Cette valeur est observable dans mes gestes quotidiens.
4. Cette valeur donne un sens, une direction à toute mon existence.
5. Je suis attaché-e à cette valeur.
6. J'affirme publiquement cette valeur dans des activités qui en font la promotion.
7. Cette valeur est présente tant dans ma vie personnelle et professionnelle.
Pour découvrir quelles sont vos valeurs, je suggère maintenant deux exercices qui pourront vous aider à amorcer l'auto-analyse de vos valeurs et de vos réactions dans le dialogue avec l'autre:
Exercice 1: Mes valeurs
a) Je dresse une liste des valeurs que je privilégie dans ma vie.
b) A l'aide des critères énumérés pour identifier les valeurs de référence, j'identifie maintenant parmi elles mes valeurs de référence.
c) Je nomme quelques gestes concrets que je pose qui démontrent qu'elles sont mes valeurs de référence.
Exercice 2: Mes réactions dans le dialogue
a) Je décris une expérience (récente ou ancienne) de dialogue interculturel que j'ai vécue en m'inspirant des éléments suivants pour la cerner:
- Quand? Avec qui? Comment s'est déroulée la rencontre? Était-elle planifiée ou spontanée? Quelles étaient mes premières réactions? En quoi cette expérience était-elle nouvelle pour moi? Quelles sont les principales questions que cette expérience a suscitées en moi?
b) Si j'avais à revivre une expérience semblable:
- Quelles sont les choses que j'aimerais: vivre d'une façon différente? Vivre de la même manière? Ne pas vivre? Approfondir?
c) Quelles sont les différences et les ressemblances des valeurs que j'ai notées entre cette personne et moi?
d) Les sentiments éprouvés lors de cette expérience me font-ils penser à d'autres événements vécus dans ma vie? Si oui, lesquels?
e) Qu'est-ce que cet exercice m'a appris par rapport à mes valeurs et par rapport au dialogue interculturel?
f) Quelle sera ma prochaine action dans ce processus d'auto-analyse?