Spiritualité missionaire / Méditation évangélique
 

L'Esprit ne déserte pas les temps de crises
par André LeBlanc, p.m.é.

En écrivant les Actes des Apôtres, vers l'an 80, Luc a rapporté les principaux évènements qui ont marqué les débuts de l'Église entre les années 30 à 60 de notre ère. Mais au lieu de s'en tenir à une simple narration des faits, bon médecin qu'il était, il a choisi de les "radiographier", allant ainsi beaucoup plus en profondeur!

Homme de foi qu'il était, il a également découvert la présence mystérieuse d'un agent très efficace, l'Esprit Saint, nommé plus de cinquante fois dans le livre des Actes. Celui-là même que Jésus avait promis et que les apôtres, les premiers, ont reçu le jour de la Pentecôte, sept semaines après la résurrection du Christ. Pour une plus juste compréhension du livre des Actes, il est donc très important de tenir compte du fait que l'auteur a écrit en temps de crise : crise dans le monde religieux et culturel juif, crise dans l'empire romain et crise interne à l'Église.

Pas de larmes sur le Temple détruit!

En tout premier lieu, c'est la religion et la culture juives qui étaient alors secouées jusque dans leurs racines! Réagissant aux nombreux soulèvements juifs contre leur présence en Palestine qu'ils avaient envahie un siècle plus tôt, les Romains étaient intervenus avec une force brutale, en 70. Sans pitié, ils avaient rasé le temple de Jérusalem et une grande partie de la ville sainte. Ce fut un coup fatal pour le judaïsme tel qu'il existait au temps de Jésus, même s'il était déjà en déclin, comme le fait voir, dans l'évangile de Jean, le récit des noces de Cana : les cruches devant servir pour les ablutions rituelles, symbolisant la religion juive d'alors, ne contenaient même pas d'eau, étaient là inefficaces ; l'organisateur du repas avait mal calculé ; oui, le vin nouveau apporté par Jésus ne faisait pas regretter le vieux (Jean 2, 1-12).

Les premiers chrétiens, ne l'oublions pas, étaient des Juifs convertis. Or, nulle part, dans les Actes, il n'est fait mention de lamentations sur les ruines de ce temple qu'ils avaient pourtant fréquenté avec bonheur. C'est que leur énergie et leur plan pour l'avenir venaient dorénavant d'ailleurs : « Vous allez recevoir une force, celle du Saint Esprit, qui viendra sur vous; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre » (Actes 8, 1). Voilà donc, dessiné par le Seigneur lui-même, l'espace du témoignage chrétien.

C'est donc avec la force de l'Esprit qu'Étienne donna à Jérusalem son témoignage jusqu'au martyre (Actes 7, 54). C'est ce même Esprit qui envoya Pierre vers une famille romaine à Césarée (Actes 10, 34) et qui poussa Philippe vers la Samarie (Actes 8, 5). C'est encore l'Esprit qui suggéra à Paul d'aller aussi loin que Rome, pour témoigner de Jésus devant l'empereur lui-même. Cessant de regarder en arrière, ces hommes se savaient porteurs d'une bonne nouvelle, d'une extraordinaire nouvelle et ils contribuèrent ainsi à la rapide diffusion de l'Évangile.

Présence assurée!

Pour tous ces témoins du Ressuscité, la destruction du Temple signifiait que tout commençait alors que, découragés, des croyants de l'Ancien Testament pensaient que tout était fini. Peut-être sommes-nous portés nous-mêmes à réagir comme ces derniers quand, par exemple, nous apprenons que tel ou tel temple paroissial, si vivant autrefois, est voué à la démolition ou à être transformé en unités de copropriétés. Pourtant, comme Jésus l'a dit, l'Esprit Saint est présent en notre temps de crise comme il l'a été au temps des apôtres, comme en témoignent tant de pousses nouvelles. En définitive, croyons-nous que, soufflant comme il veut, l'Esprit peut faire renaître l'Église même en dehors des églises?

Non à César!

Une autre crise, de nature différente, sévissait à Rome et ailleurs dans l'empire au moment où Luc présentait sa radiographie des actions de l'Église naissante. Les dernières années du règne de Néron (54-68) avait laissé le peuple dans un état de morosité où les pains et les jeux ne suffisaient plus. L'incendie de la capitale (64) fut beaucoup plus qu'un simple accident. Quand surviennent de tels événements, il n'est pas rare qu'on cherche des boucs émissaires : l'empereur décida que c'était ces trouble-fête de chrétiens. Le monde romain ne pouvait même pas soupçonner que c'était, en réalité, un autre genre de feu que ces derniers avaient allumé à la suite de leur Maître (Lc 12, 49). Une persécution sanglante se déchaîna contre les disciples de Jésus, et Pierre et Paul en furent les victimes les plus illustres. Le suicide de Néron ne régla rien, puisque de nouveaux despotes imposèrent de plus en plus le culte impérial et continuèrent les persécutions.

Devant cela, les fidèles se remémoraient dans la confiance la parole souveraine de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César (c'est-à-dire pas plus) et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Lc 20, 25) On comprend l'empressement de l'auteur des Actes à rapporter la fière riposte de Pierre et de Jean aux autorités de Jérusalem, outrepassant leurs pouvoirs : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » (Actes 5, 29) C'était la consigne directrice en temps de persécution. Aussi, Luc était heureux de proposer aux chrétiens de sa génération la prière de la première communauté de Jérusalem où l'on demandait à Dieu, non pas d'être mis à l'abri des mauvais traitements, mais d'avoir le courage d'annoncer fidèlement la Parole (Actes 4, 29). La force venue d'En-Haut n'avait donc pas abandonné le « petit troupeau » (Lc 12, 32).

L'Esprit souffle où il veut...

Tout au long de l'histoire, des chrétiens présents aux défis de leur temps ont eu à faire des choix parfois déchirants, tels que le P. Chenu, dominicain du siècle dernier, qui disait un jour : « J'obéis donc je résiste. » Aujourd'hui, dans un contexte de déclin de l'empire américain, à l'heure de l'exaltation de la force militaire pour régler les conflits et de la course effrénée au profit, des chrétiens et des chrétiennes se mêlent à des foules bigarrées descendues dans la rue pour exprimer leur dissidence. Sortis du temple, certains ne se sentent pas toujours à l'aise dans ces manifestations qui ressemblent parfois à des liturgies populaires. Ils s'unissent malgré tout à ces cris collectifs qui, par exemple, dénoncent la mondialisation des marchés à tout prix, comme ce fut le cas à Québec et à Porto Alegre. Et si c'était le Saint Esprit qui les avait poussés et les avait soutenus dans leur geste d'engagement et de prise de parole publique?

« L'Esprit Saint et nous-mêmes... »

Le tableau serait incomplet si on passait sous silence les différentes crises qui ont secoué l'Église elle-même, dès ses premiers pas. Si des Juifs, venus d'ailleurs et entrés dans l'Église avec leurs différences linguistique et culturelle, se sentaient plus ou moins rejetés par ceux de Jérusalem, imaginez le choc encore plus grave, lorsque des païens adhérèrent eux aussi à la foi en Jésus. Fallait-il, oui ou non, les soumettre aux coutumes juives, telle la circoncision, pour qu'ils soient sauvés et suivent la Voie (Actes 15, 1-6)? Nous avons peine à nous imaginer aujourd'hui qu'un tel débat soit venu près de faire éclater l'Église naissante. Plus tard, voilà que, dans certaines communautés constituées de non Juifs, apparaissent des clans rivaux prétendant pouvoir se mettre sous l'égide de tel ou tel apôtre ou chef de prestige (cf. 1 Corinthiens 1, 10-17). Et que dire maintenant de l'impact causé par la disparition progressive des apôtres et des autres témoins de la première heure?

Très au courant de ces tensions et conflits qui minaient l'unité de l'Église et la crédibilité de l'Évangile, Luc montre en action les apôtres qui ont su, à temps, convoquer la communauté afin de créer de nouveaux ministères pour répondre à de nouveaux besoins (6, 1-7). Il décrit les démarches respectueuses et l'aboutissement de leurs réflexions concernant la problématique des païens. Il le fait en des termes qui révèlent la profondeur de la foi des apôtres : « L'Esprit Saint et nous-mêmes, nous avons décidé de ne pas vous imposer aucune autre charge que ces exigences inévitables... » (Actes 15, 28).

Témoin de factions malheureuses, comme celles de Corinthe, Luc rappelle avec joie le rayonnement de la communauté, sous la ferveur première de la Pentecôte : « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants n'avait qu'un seul cœur et qu'une seule âme. » (Actes 4, 32).

Le courage du maintenant!

Ce dernier texte a de quoi nous rendre nostalgiques. Mais attention! Saint Augustin écrit fort pertinemment dans le Sermon sur les épreuves de ce temps : « On rencontre des gens qui récriminent sur leur époque, pour qui celle de leurs parents était le bon temps! Si l'on pouvait les ramener à l'époque de leurs parents, est-ce qu'ils ne récrimineraient pas aussi? Le passé, dont tu crois que c'était le bon temps, n'est bon que parce que ce n'est pas le tien. »

Il faut envisager avec courage notre époque actuelle et ses diverses composantes : la solidarité avec les pauvres d'ici et d'ailleurs, l'accueil des nouveaux venus, la mission prophétique de l'Église, la variété des spiritualités et la présence d'autres religions, le manque de pasteurs ordonnés, le regroupement de paroisses, le fossé entre les générations, les défis de l'annonce de la Bonne Nouvelle aux jeunes et aux nouveaux païens postchrétiens, etc.

Et, face à ces réalités, la question qui nous est posée, personnellement et collectivement, c'est : Qu'est-ce que "l'Esprit Saint et nous-mêmes" allons décider?

 

« Allez de toutes les nations... » (Mt 28, 19).