La Société des Missions-Étrangères / Nos destinations / Soudan

LA LONGUE MARCHE DE KOUKOU, LE NOUBA.
UN CONTE PAR CLAUDE LACAILLE

Dans le village, les enfants travaillaient dur.

Le massacre des innocents.

Cette histoire est arrivée : c'est celle de trois enfants du Soudan, en Afrique. L'aîné s'appelle Idris; il a 11 ans, et Amani, sa petite sœur, est âgée de huit ans. Ils ont un ami de 10 ans , Koukou. Ils appartiennent au peuple des Nouba, des gens grands et fiers.

Ces trois enfants vivaient en montagne avec leurs familles, dans un village aux maisons de terre joliment décorées, rondes comme des calebasses, avec des toits semblables à des chapeaux de paille. Au milieu de la place, un acacia étendait ses branches vertes comme un énorme parasol pour protéger du soleil brûlant.

Les deux copains, Idris et Koukou, gardaient les chèvres et les vaches dans la plaine toute la journée et même la nuit. La petite Amani travaillait avec sa mère ; elle transportait de l'eau avec une calebasse sur sa tête et aidait à récolter le beau coton blanc dans les champs. Dans le village, il n'y avait pas d'école et les enfants travaillaient dur.

Par une nuit fraîche, les gens dormaient. Tout était calme. Dans la forêt, les crapauds chantaient à leurs grenouilles : borom, borom, borom accompagnés des criquets qui faisaient cri cri cri ! La lune éclairait ce joli concert.

Soudain, des hurlements : Au secours ! Des mitraillettes : taratatatata ! Des flammes crépitent ! Les gens se réveillent en sursaut. Des soldats mettent le feu aux toits de paille armés de torches. Les chiens hurlent, les femmes s'enfuient avec leurs bébés, les enfants pleurent. Idris est secoué par les cris de sa maman; il sort dehors. Des hommes armés le poursuivent : Attrapez ce gamin ; il nous fera un bon soldat.

Idris voit que d'autres enfants sont enlevés par ces vilains et il court à toutes jambes vers la forêt. Dans les broussailles, il s'enfouit et tremble de panique. Les grenouilles ne chantent plus.

À l'aube, Idris sort de la jungle sans faire de bruit. Quand il parvient à l'orée de la forêt, il a un choc terrible : toutes les maisons sont brûlées. Des cendres, de la fumée, des vaches mortes. Plus personne ! Soudain, près de lui, une branche craque. Il retient son souffle ; le cœur lui débat. Il entend pleurer. C'est sa sœur Amani et son ami Koukou. Les petits se serrent les uns contre les autres.

- Qu'est-ce que nous allons faire, Idris ? Nous n'avons plus de familles ; les soldats ont brûlé nos récoltes et nos maisons. Ils ont emmené nos familles et nos vaches, demande Koukou à son ami.

- Nous allons mourir " gémit Amani.

Ils trouvent leurs maisons en ruine. Les militaires ont tout emporté avec eux : les vaches, les chèvres. Ils vendront sûrement leurs familles à des marchands d'esclaves. Les enfants restent là à gémir sans savoir quoi faire. Vers la fin de l'après-midi, ils aperçoivent au loin dans la plaine une vieille femme qui ramassait du bois.

- Allons lui demander de l'aide ; c'est une sage.

Salawa était le nom de la dame ; elle venait d'un autre village et soignait les gens avec des plantes récoltées dans la forêt. Les petits lui racontèrent l'horrible histoire. La grand-mère les consola et leur offrit de l'eau et des galettes de millet qu'ils dévorèrent en silence.

- Écoutez-moi bien, mes petits. Les autorités du pays ont décidé de détruire tous les Nouba. Vous devez fuir bien loin d'ici ; marchez, marchez vers le sud, le long du fleuve blanc. Vous êtes des enfants courageux ; là vous serez en sécurité. Dieu vous accompagne, mes petits !

- Oui, répond Idris, nous partirons demain et nous chercherons une école pour apprendre. Ainsi nous pourrons grandir en paix. Il n'y a pas un moment à perdre.

Salawa suspendit un gris-gris à leur cou, une petite roche blanche enfilée sur une corde. Elle s'éloigna tristement.

Quand ils passaient près d'une chaumière, les femmes leur donnaient à manger.

La longue marche commence.

Le jour suivant les trois enfants se mirent en route vers le sud avec la faim au ventre et le cœur tout triste. Parfois, ils se cachaient pour ne pas être vus par les militaires qui chassaient les enfants. Quand ils passaient près d'une chaumière, les femmes leur donnaient à manger et aussi de l'eau pour boire et se laver. Ils dormaient dans des familles. Les gens étaient gentils avec eux et les encourageaient.

Certains jours, ils traversaient de grandes plaines où broutaient des troupeaux d'antilopes et de girafes. C'était la saison des pluies et de grands marécages se formaient. Les moustiques piquaient très fort. Koukou marchait avec un bâton pour chasser les serpents. Un après-midi, dans un endroit très isolé, ils aperçurent une lionne avec ses deux lionceaux sur le haut de la colline.

- " Sûrement qu'elle nous a vus ", chuchota Idris à son ami, pour ne pas faire peur à Amani. A la nuit tombante, ils décidèrent de grimper dans un arbre pour dormir. Ils frissonnèrent toute la nuit.

C'est ainsi que durant des mois, nos trois braves traversèrent des dangers de toute sorte avec courage et débrouillardise. Ils mangeaient des fruits et des racines cueillis dans la nature ; leur langue était pâteuse tellement ils avaient soif. Ils allaient pieds nus et se blessaient sur des épines.

Après six longs mois de route, ils demandèrent à une femme appelée Dabora, qui travaillait dans son champ :

- Madame, connaissez-vous un endroit où nous pourrions aller à l'école ?

- Si vous prenez cette piste, vous trouverez un gros village appelé Labonne ; mais il faut marcher toute une lune. C'est très loin, mes enfants.

- Merci madame, répondit Amani soulagé. Nous avons l'habitude de marcher. Si nous savons qu'il y a une école, nous allons marcher plus vite.

J'ai été à l'école primaire dans ma ville et maintenant j'enseigne la lecture et le calcul aux enfants.

Nous voulons aller à l'école

Trente jours plus tard, ils arrivèrent à Labonne, au pied du grand mont Kinyeti aux neiges éternelles. On aurait dit un village de cabanes de terre, immense comme ils n'en avaient jamais vu, triste et sans arbres pour se protéger de la chaleur. Ils avaient voyagé le temps de toute une année d'école : sept mois complets ! Mille cent kilomètres à pied !

Ils saluèrent un jeune homme souriant qui s'approchait :

- Bonjour les amis, vous avez l'air bien épuisés et tout amaigris. Vous venez de loin ?

- Nous venons des montagnes de Nouba et nous avons marché durant sept lunes, monsieur. Nous cherchons une école pour nous instruire, dit Koukou.

- Je m'appelle Carlo ; je viens de Wau. J'ai dix-sept ans. Tous les gens ici ont fui leurs villages pour sauver leur peau. Nous sommes des réfugiés. Sept fois, on a essayé de me tuer, mais Dieu m'a protégé.

Koukou demanda - Est-ce qu'il y a une école ici ? Nous voulons étudier.

Carlo répondit : - J'ai été à l'école primaire dans ma ville et maintenant j'enseigne la lecture et le calcul aux enfants.

- Nous voulons aller à l'école avec toi, crièrent les enfants Nouba avec enthousiasme.

- Oui, ainsi vous pourrez aider les autres quand vous serez grands.

L'école était faite de murs de terre séchée, avec des branches de palmiers comme toiture. Les adultes qui avaient eu la chance d'apprendre à lire et à écrire enseignaient aux enfants. Il n'y avait pas de livres, pas de crayons, pas de tableau. Il fallait tout apprendre par cœur et ne rien oublier.

- Je suis tellement heureux de pouvoir étudier, confia Idris à son ami Koukou ; je voudrais devenir un docteur pour guérir toutes les maladies.

- Moi, je veux être un prof comme Carlo ; si nous étudions, nous pourrons donner à nos enfants une vie meilleure. Nous terminerons avec la guerre et la misère.

Amani ne disait rien.

- Et toi, Amani, qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?

- Moi, je ne veux pas retourner là-bas ; je veux avoir un petit champ pour cultiver le millet et élever des chèvres pour produire du lait et du fromage. Je veux me marier et rester toujours avec mes enfants.

Carlo vint s'asseoir auprès des enfants Nouba :

- Vous êtes de nouveaux élèves ; il va falloir vous creuser un trou.

- Un trou ? Pourquoi un trou ?

Le visage de Carlo devint triste :

- L'armée a bombardé Labonne douze fois déjà. Leurs avions volent très bas et ils larguent des bombes sur nous. Il faut toujours nous tenir prêts.

- Comme ça, répliqua Amani, nous sommes entourés d'ennemis ici aussi ?

- Oui, Amani, il y a des ennemis partout. Mais heureusement, leurs avions font beaucoup de bruit ; nous avons le temps de nous cacher. A l'école chaque enfant creuse un trou pour se cacher durant les bombardements. Quand la sirène donne l'alerte, vous courez vous mettre sous terre. Faites-vous un abri pour vous protéger tous les trois.

Ils se regardèrent avec un large sourire et partirent ensemble creuser bravement leur abri dans la cour poussiéreuse de l'école. Idris, Koukou et Amani savaient que Dieu ne les laisserait pas tomber. Bientôt, ils auront grandi et ils bâtiront la paix au Soudan.

* * *

lire aussi :

— Qu’advienne une paix juste et durable au Soudan  !
Un appel des évêques des Églises catholique et épiscopale du Soudan