La Société des Missions-Étrangères / Nos destinations / Soudan
(Extrait de la revue d'octobre 2006)

Soudan, terre de contraste

par Jean Binette, p.m.é. (1)

L’auteur est missionnaire au Soudan depuis 1984. Durant dix ans, il s’est occupé de la paroisse de Hilla Mayo à Khartoum, la capitale du pays. Il témoigne ici des expériences qui a vécu là-bas pendant la guerre civile. (LA RÉDACTION)

Le 20 décembre 1991, j’étais curé de la paroisse de Hilla Mayo, un bidonville de Khartoum. Des béliers mécaniques, avec le soutien de l’armée, sont arrivés à l’ouest de ma paroisse pour commencer à détruire les maisons des réfugiés qui avaient été déplacés du Sud-Soudan vers le Nord. Ceux-ci avaient fui le Sud à cause de la guerre civile qui avait commencé en 1983.


Le quartier après la destruction.

Les gens ont résisté, mais l’armée a tiré sur la foule et il y eut une vingtaine de morts. La paroisse a essayé de faire pression sur le gouvernement pour arrêter le processus en s’alliant avec les chefs de tribus, chrétiens et musulmans, ainsi qu’avec les ambassades européennes à Khartoum. Nos efforts ont échoué. En cinq mois, le gouvernement a ainsi forcé le déplacement de 50 000 personnes, des chrétiens pour la plupart. Les gens devaient détruire leur maison et être acheminés en camion plus au sud dans le désert, où il n’y avait aucun accès facile à l’eau ou à l’électricité.

La paroisse a perdu quatre dessertes organisées et une vingtaine de petites communautés chrétiennes de base, chacune d’elles formée d’une vingtaine de familles se réunissant une fois par semaine pour réfléchir sur leur vie à la lumière de la Parole de Dieu. Le territoire ainsi évacué représentait le quart de notre paroisse.

Une logique de guerre

Pourquoi le gouvernement a-t-il agi d’une façon si cruelle et si violente? Le million de Sudistes qui vivaient, sans armes, dans ces bidonvilles autour de Khartoum étaient perçus comme une menace. En les repoussant plus loin dans le désert, le gouvernement voulait éviter que les pauvres s’organisent, tout en désirant les briser psychologiquement. On peut considérer cet évènement comme du harcèlement, dans une période de guerre civile (voir l’article de Gervais Turgeon).

Cette situation choquante m’a vraiment très peiné car une partie de quatre années d’effort pastoral venait de s’écrouler. Les religieuses et mes confrères p.m.é. ont continué d’accompagner ces gens dans leurs grandes épreuves.

Une résurrection contre toute attente

À la suite de cet épisode dramatique, deux faits m’ont particulièrement touché : nos chrétiens ont continué à se réunir dans leurs communautés de base autour de ce qui restait de leurs maisons de terre, en attendant d’être transportés dans leur nouveau lieu de résidence. J’ai vu, au cours d’une de ces réunions de prières, des chrétiens aller offrir le signe de la paix aux soldats qui les surveillaient. Il faut le faire!


Une communauté de base d'Hilla Mayo au milieu des ruines de son quartier.

Un autre fait m’a émerveillé. Les chrétiens se sont rassemblés de nouveau et ont, par eux-mêmes, sans prêtre, refait leurs communautés de base dans leur nouveau camp. L’un de ces camps était situé à 40 kilomètres de Khartoum. Leurs maisons ont été détruites, mais leur grande foi en Dieu les a aidés à passer à travers cette épreuve très difficile à vivre. J’ai visité mes anciens paroissiens quelques mois après cette expulsion et les gens avaient rebâti tranquillement leurs maisons de terre et leurs chapelles très rudimentaires. Ils ont même renommé leurs communautés du même nom qu’elles avaient à Hilla Mayo : Dar-es-Salam, Dar-an-Naim et Bakhita. Le diocèse leur a aussi donné un jeune prêtre soudanais pour les accompagner et les supporter dans ce processus de reconstruction.

Chrétiens et musulmans maintiennent de bonnes relations

Soudan, terre de contraste! Malgré ce harcèlement du gouvernement arabe et musulman contre les Sudistes, qui sont surtout chrétiens et de religions traditionnelles africaines, les relations entre les gens ordinaires, chrétiens et musulmans, sont normales et correctes. Dans la vie quotidienne, les deux groupes vivent côte à côte dans le respect et la tolérance. À Hilla Mayo, il y a aussi une bonne proportion de musulmans qui essaient de gagner leur vie et qui sont trop pauvres pour résider au centre de la capitale. Ils contrôlent pratiquement tous les marchés publics, car ils sont naturellement des commerçants.

Dans ma paroisse, nous avons fait des efforts pour établir de bonnes relations avec les autorités musulmanes du bidonville, en les invitant à certaines de nos activités. Je me souviens qu’à Noël, nous avons envoyé une carte de souhaits de Bonne Année aux leaders musulmans et qu’en retour ils étaient venus nous visiter et nous souhaiter d’heureuses célébrations. C’est un paradoxe qu’au Soudan, la fête de Noël soit un jour férié, ce qui n’est pas le cas dans beaucoup d’autres pays musulmans. Jésus est pour eux le deuxième plus grand prophète, après le prophète Mahomet naturellement. De plus les chrétiens ont droit à trois jours de congé. Lors des grandes fêtes musulmanes nous essayons aussi de leur rendre la pareille en les visitant et en leur offrant nos meilleurs vœux d’heureuses fêtes.

Une expérience missionnaire

La relecture de mes dix années passées dans le bidonville de Hilla Mayo au Soudan, dans ce milieu disparate et coloré, m’amène à remercier le Seigneur. Je lui rends grâce pour cette expérience qui, quoique difficile, fut pour moi très enrichissante. Le courage et la foi des chrétiens soudanais opprimés ont renforcé ma propre foi. Le témoignage de tolérance des musulmans ordinaires envers les chrétiens a aussi fait grandir en moi la tolérance envers ce qui est différent. L’échec apparent que représente la destruction du quart de ma paroisse m’a enseigné que du mal peut sortir le bien.

(1) Originaire de St-Augustin (Mirabel), il a été missionnaire aux Philippines (1967-81). Il a collaboré au Service de l’Animation missionnaire au Québec (1982-84; 97-99) et il est missionnaire au Soudan depuis 1984. Courriel : jdbinette@yahoo.com