La Société des Missions-Étrangères / Nos destinations / Philippines

Il y a toutes sortes de faims et de soifs
par Pierre Samson, p.m.é. (1)

Équipe missionnaire de Little Baguio avec Pierre Samson, p.m.é.

« Père, on aimerait que tu viennes nous visiter à Langka ! »
Dire que je pensais avoir parcouru à peu près tous les coins du territoire. Après une marche de deux heures au gros soleil, je me suis retrouvé dans le petit hameau de Langka. J’étais passé dans le coin au début des années 80, mais tout était alors couvert de forêt vierge et je n’arrivais pas à m’y reconnaître. Tous les arbres avaient été coupés et remplacés par des champs de maïs plantés à même des pentes prononcées. C’est inimaginable d’essayer de survivre dans un tel milieu, et pourtant j’y ai retrouvé environ une trentaine de jeunes familles qui n’avaient trouvé nulle autre part où s’installer.

« Auriez-vous un verre d’eau ? »
Je me suis assis sur la première marche d’une toute petite maison juchée à flanc de montagne, soutenue par de maigres poteaux. En essuyant mon front tout en sueurs, je demande à la jeune femme qui avait l’air d’une enfant : « Auriez-vous un verre d’eau?  » « Ma fille est partie à la source, elle sera bientôt de retour . » Je vois une jeune adolescente grimpant péniblement le sentier avec un gros vaisseau d’eau sur la tête. Que de temps et d’efforts pour se procurer de l’eau potable ! La source est située à plus de 15 minutes de marche à même la montagne.

« N’y a-t-il pas une autre source d’eau par ici ? »On me montre du doigt un reste de forêt accroché au flanc abrupt de la montagne. L’endroit semble difficile d’accès. Je suggère l’idée que l’eau pourrait être acheminée vers leurs maisons par un système de conduits d’eau. Sourires en coin et yeux incrédules chez les uns, surprise et regard interrogateur chez d’autres. La conversation s’engage et les échanges s’animent. Il y a l’obstacle de la géographie, mais surtout celui du coût. Après avoir laissé les opinions s’affronter, j’avance l’hypothèse que nous pourrions bâtir ce projet ensemble, et que, grâce à des bienfaiteurs, je serais en mesure de fournir le matériel nécessaire s’ils acceptaient de fournir le travail. Il suffisait d’un tel encouragement pour unir les esprits et les coeurs, et nous voilà en train de faire des plans, rêvant d’un robinet installé ; au beau milieu de la communauté.

Une femme raconte comment elle avait failli perdre la vie en allant puiser son eau un jour de pluie. Elle venait tout juste d’arriver à la source quand elle a entendu un bruit violent ; vivement elle jette un regard vers le haut pour se rendre compte qu’un éboulis de roches déferlait à toute vitesse dans sa direction. « Quand j’ai ouvert les yeux, tremblante, j’ai constaté à ma grande surprise que je n’avais rien, seul mon seau avait été emporté. » Et de conclure que Dieu avait eu pitié d’elle et qu’aujourd’hui encore, Il était présent puisque nous faisions des plans pour un système d’eau potable.

Deux jeunes enfants sous alimentés

Mourir de faim
Un jour, une missionnaire, qui est sage-femme, était allée visiter quelques familles. À son retour, je la note songeuse. Elle me dit : « Tu ne vas pas le croire, mais à 15 minutes d’ici, j’ai visité deux jeunes enfants en train de mourir de faim, parce que leurs parents sont trop pauvres pour les nourrir comme il faut. » Le lendemain, nous invitons le couple. Le père gardait un silence complet et la mère, sur la défensive, refusait d’admettre qu’il y avait un problème à la maison, disant qu’ils s’occupaient de leurs enfants du mieux qu’ils pouvaient. Cette première réaction nous a obligés à recourir à une approche plus fine et plus respectueuse : les aider à raconter leur histoire. La mère s’était mariée à douze ans, elle avait eu dix enfants dont quatre étaient morts. Ils étaient arrivés dans le coin depuis quelques semaines et vivaient dans une maison empruntée temporairement. Sans terre, ils devaient travailler tous les deux pour nourrir leur famille. Le travail, très mal payé, n’était pas régulier et la nourriture manquait.

J’offre alors de prendre en charge les deux derniers enfants pour un temps. Ils les amèneraient à la maison chaque matin avant d’aller travailler et les reprendraient en fin d’après-midi. Je m’attendais à accueillir des corps chétifs, mais le regard moribond sur le visage osseux des enfants m’a donné un coup au coeur. Le plus vieux âgé de trois ans ne pesait que 3.8 kilos et l’autre de 13 mois 2.6 kilos ! Ils n’avaient aucune force, pas même celle de pleurer.

Après deux semaines, une petite flamme anime maintenant leurs yeux. Les frêles menottes repliées d’autrefois sont maintenant capables de tenir un petit biscuit et de faire un petit « bye-bye » à l’occasion. Plusieurs voisins ont apporté de la nourriture et de leur temps pour s’occuper d’eux ou laver leur linge. Cette volonté solidaire de sauver ces enfants est pour moi le plus beau cadeau. Au-delà de la nourriture si importante, ces enfants ont trouvé des coeurs et des mains pour leur donner l’espoir d’un meilleur avenir.

Un centre d’alphabétisation en milieu autochtone

La soif d’apprendre
Un jour, un homme se présente timidement; il a entendu dire que nous avions mis sur pied des écoles pour jeunes autochtones. Je me suis rendu dans sa communauté. Après quelques heures de bonne discussion, et une liste de 44 enfants en main, la décision fut prise d’ouvrir une nouvelle école, ce qui portera le nombre total d’écoles autochtones à onze pour l’année scolaire 2001-2002. Grâce encore une fois à la générosité des bienfaiteurs, la soif d’apprendre de nos gens pourra être étanchée et leur marche vers un meilleur avenir en sera d’autant facilitée.

J’ai vécu un moment touchant quand une grand-maman s’est présentée à moi avec deux jeunes filles d’âge scolaire. Sa fille avait sept enfants et leur père était paralysé. Les garçons travaillaient à la place du père. Elle a donc pris en charge ces deux jeunes filles. Ses revenus sont maigres, mais elle va faire des sacrifices pour les envoyer à l’école. Elle remettra chaque semaine à l’institutrice l’équivalent d’un verre de six onces plein de maïs comme contribution. Quel courage chez cette grand-maman!

Savoir attendre
Savez-vous ce que deviennent les petits ruisseaux lorsqu’une pluie torrentielle tombe pendant douze heures de suite ? Un torrent infranchissable ! Dans nos régions, plusieurs ont payé de leur vie leur audace pour tenter de franchir ces eaux en furie. Je me suis retrouvé devant un tel torrent le mois dernier, et j’ai dû attendre une journée complète avant de risquer de traverser une rivière qui me coupait le chemin. Les gens m’ont dit sagement : « On parle au Bon Dieu, et on attend... » J’ai donc pris le temps de parler avec mon Compagnon de vie et de mission !

(1) Né à Québec, Pierre est missionnaire aux Philippines en milieu autochtone depuis 1970.