La Société des Missions-Étrangères / Nos destinations / Philippines

(extrait de la revue de février 2007)

Donald, Marvin et les autres...

Entrevue avec Yvon Côté, p.m.é. (1)
par Marie-Hélène Côté

À 19 ans, Yvon Côté fait une expérience qui marquera sa vie: il quitte le Saguenay pour les Philippines dans le cadre du programme Jeunesse Canada-Monde. Il fait d’ailleurs partie de la première cohorte de jeunes que l’organisme de solidarité internationale envoie dans ce pays. Durant les trois mois que durera ce stage, Yvon découvre son attrait pour l’engagement communautaire, mais il est aussi saisi par la manière dont les Philippins vivent leur foi.

Après avoir travaillé plusieurs années au Québec, notamment en animation pastorale, il repart pour les Philippines à 42 ans comme laïque associé à la Société des Missions-Étrangères. Il devient prêtre cinq ans plus tard. On l’envoie alors à Davao afin de mettre sur pied un programme de formation missionnaire. Dans cette ville, il fait la connaissance d’un groupe d’enfants de la rue. La rue devient un lieu d’engagement et de réflexions qu’il nous partage. 

M.H.C. : Comment avez-vous pris contact avec les enfants de la rue?

Après avoir travaillé trois ans dans les montagnes à Little Baguio, on m’a demandé de mettre sur pied un programme de formation missionnaire à Davao (une ville de 1 500 000 habitants, située sur l’île de Mindanao). Je m’y suis donc installé et durant les deux premiers mois j’ai repris des leçons en langue bisaya. En revenant de mes cours, je m’arrêtais souvent au centre d’achat pour prendre un café. C’est là que j’ai pris contact avec les enfants de la rue. J’en suis venu à jaser avec eux et à en connaître quelques-uns.

M.H.C. : Qui sont ces enfants au juste?

Ce sont des enfants qui proviennent des quartiers défavorisés. La plupart du temps, ils sont issus d’une famille nombreuse où le père est soit absent ou incapable de subvenir à leurs besoins. Aussi, ils vont tenter de se débrouiller pour trouver de la nourriture ou pour gagner un peu d’argent, et ce, en maintenant un lien avec leur milieu familial. Les plus jeunes commencent à vivre dans la rue vers 6 ou 7 ans

À cet âge, ils sont souvent accompagnés par un frère plus âgé. Certains d’entre eux vont fréquenter l’école, car aux Philippines l’éducation est gratuite jusqu’au niveau secondaire. J’en ai connu qui étaient des étudiants brillants; mais le contexte socio-économique du pays fait en sorte que même les diplômés du secondaire ont peu de chance d’intégrer le marché du travail. Devant l’affluence des jeunes formés, même les emplois temporaires de vendeurs dans les grands magasins sont occupés par des universitaires.

M.H.C. : Que font les enfants de la rue pour subvenir à leurs besoins?

En général, ils se tiennent dans les lieux où circule beaucoup de monde : les centres d’achat, les emplacements autour des hôpitaux et des collèges. Ils vont rendre de menus services en retour de quelques pesos. Par exemple, certains vont garder le stationnement d’un médecin qui doit s’absenter; d’autres vont faire des courses pour les commerçants. Souvent ils vont faire les poubelles, quêter ou voler. J’ai observé que les propriétaires de petits restaurants leur donnent régulièrement de la nourriture à la fin de la journée. Mais c’est une exception, car en général ces enfants sont mal perçus à Davao.

Moi, il m’arrivait de leur donner de l’argent ou de leur payer un repas, mais surtout je les écoutais. J’ai conscience de m’être souvent fait rouler par leurs histoires pour obtenir quelques pesos, mais à plusieurs égards ils m’ont impressionné.

Je me souviens entre autres de Donald qui trouvait des moyens plutôt originaux pour gagner sa vie. Ainsi, lors d’une manifestation au San Pedro Collège, je l’ai vu porter une pancarte! Il achetait aussi des cigarettes pour les filles des collèges chics qui ne voulaient pas mal paraître. Un jour où j’avais dû être hospitalisé après une mauvaise chute, quelle n’a pas été ma surprise de voir arriver Donald à l’hôpital avec un hamburger emballé dans une boîte de styro-mousse. C’était mon souper! Je l’ai revu quelques mois plus tard, il avait repris l’école. Il avait l’air d’un intellectuel avec ses lunettes sur le nez! Mais l’histoire qui m’a certainement le plus marqué est celle de Marvin.

M.H.C. : Pouvez-vous nous la raconter?

J’ai connu Marvin à l’été 2002, à l’époque où Okong, un jeune de la rue, avait reçu quatre coups de couteau lors d’une bataille. Marvin avait pris soin de lui à sa sortie de l’hôpital. Il veillait à ce qu’il prenne ses antibiotiques, lui trouvait de la nourriture et un endroit où dormir. Comment oublier ce jeune Waray (une des ethnies aux Philippines) aux grands yeux noirs et au large sourire, mais surtout au grand cœur. Marvin vivait dans les rues de Davao depuis six ans, il s’occupait du stationnement du San Pedro Hospital, il quêtait et il volait.

Marvin (2ème à gauche) et Donald (3ème à gauche) en compagnie d'autres enfants de la rue.

Combien de fois, je l’ai vu s’approcher de moi en demandant un peu de nourriture, un t-shirt ou des sandales, mais toujours avec gentillesse et politesse. Peu importe ma réponse, tout semblait lui convenir. Marvin n’insistait jamais. Il possédait l’art d’attendre le bon moment, on aurait dit avec une certaine indifférence ou encore une acceptation silencieuse.
J’ai vu Marvin pour la dernière fois le 10 mars 2005. Le soir était tombé dans les rues de Davao lorsqu’il s’est approché de moi à toute vitesse.

Pour la première fois, je l’ai senti troublé et même effrayé. Il venait tout juste de sortir de trois jours de prison. Il insistait non pas pour avoir de la nourriture ou un t-shirt, mais pour se confesser. Ne le prenant pas trop au sérieux, j’ai poursuivi ma route. Il m’a rejoint et il a insisté. Alors, devant le San Pedro College, assis sur le trottoir, j’ai entendu sa confession. J’ai appris sa mort trois jours plus tard en revenant des montagnes. Il avait été tué par quatre balles tirées à bout portant.

Le souvenir de Marvin demeure gravé dans ma mémoire et dans mon cœur, car sans le savoir ce jeune m’a demandé quelque chose qu’il m’était impossible de lui donner par moi-même : le pardon de Dieu.

M.H.C. : En quoi cela est-il significatif pour vous?

Le désir de devenir prêtre m’est venu aux Philippines en côtoyant les gens de la montagne. Me sentant souvent démuni devant eux, j’ai compris que ce que je pouvais leur apporter de mieux ce n’était ni mes connaissances ni mes compétences en formation ou en animation. Non, ce que je pouvais leur apporter de mieux, c’était la personne du Christ; de faire connaître le Christ comme l’Emmanuel, le « Dieu-avec-nous ».

Les enfants de la rue proviennent des quartiers défavorisés de Davao.

Je ne sais pas si vous vous souvenez du film Patch Adam, cet étudiant en médecine qui se déguisait en clown pour détendre l’atmosphère à l’hôpital où il faisait ses stages. À la fin du film, le doyen de la faculté, qui n’a jamais pu supporter cet étudiant brillant mais original, menace de lui refuser l’obtention de son diplôme s’il ne se conforme pas aux règles. Patch Adam fait alors une réflexion étonnante, mais que je trouve tellement vraie. Il lui réplique que la conviction intérieure d’être médecin ne lui vient pas d’un diplôme, mais des gens qu’il soigne. Pour moi, c’est la même chose.

Je dis cela parce que mon expérience avec Jeunesse Canada-Monde avait éveillé chez-moi le goût de la mission, mais pas en tant que prêtre, car cela supposait un engagement que je n’étais pas prêt à assumer. À la fin de la vingtaine, j’ai entrepris un baccalauréat en théologie avec l’idée d’être missionnaire, mais je ne faisais toujours pas le rapprochement entre sacerdoce et mission.

C’est vraiment l’expérience vécue à Little Baguio qui a fait toute la différence. C’est là que j’ai découvert qu’être prêtre voulait dire être au service des autres. Un ministère qui ne se limite pas seulement aux célébrations, aux confessions, aux conférences, mais qui est dans la ligne d’une surabondance d’amour qui rejoint toute personne là où elle se trouve. Un vivre « Dieu-avec-nous ». Si aujourd’hui les mots sacerdoce et mission sont devenus indissociables pour moi, c’est à cause des gens de la montagne et des enfants de la rue que j’ai côtoyés.

(1)Originaire de Chicoutimi, il a été missionnaire aux Philippines de 1997 à 1999 et de 2002 à 2005. Il est présentement aux études à Montréal.