La Société des Missions-Étrangères / Nos destinations / Pérou

Ucayali : nous aussi nous existons !
Gérard Côté, p.m.é *

Ucayali est une des régions de l'Amazonie péruvienne, couverte de forêts sillonnées de fleuves et rivières, et habitée par différentes minorités ethniques. Depuis 1956, la Société des Missions-Étrangères aide les gens d'Ucayali à reconnaître les semences de la Bonne Nouvelle, dons de Dieu dans leurs cultures propres, et travaille à former une Église vivante, signe du Royaume.

C'est une région encore très jeune puisqu'elle est née en 1980, grâce à la volonté de ses habitants qui en avaient assez de la domination qu'exerçaient sur eux leurs voisins, héritiers du système établi à l'époque de l'exploitation du caoutchouc. Ucayali partage avec les régions voisines, qui forment l'Amazonie péruvienne, un des écosystèmes les plus riches au monde. Ses forêts, pleines de vie intense, offrent une grande diversité d'arbres, au milieu desquels règnent l'acajou et des plantes médicinales de toutes sortes qu'on retrouve sous forme de capsules dans les pharmacies du Québec, comme c'est le cas de la « griffe du chat ». Dans les fleuves, rivières et lacs abondent diverses espèces de poissons et de mammifères aquatiques, dont certains, selon les croyances populaires, sont à « éviter ». Ces animaux, rois et maîtres des forêts, sont cachés dans cette immensité végétale, hardis et méfiants à la fois... Et les habitants, hommes et femmes, qui sont le cœur de cette Création, préoccupés pour l'avenir de leurs enfants, se demandent : « Pourquoi nos ancêtres vivaient-ils mieux que nous ? Pourquoi la pauvreté nous a-t-elle envahis jusqu'à atteindre 74% de la population actuelle ? »

Centralisation et exclusion

Depuis l'époque coloniale s'est installée la centralisation du pays sur la côte de l'océan Pacifique et, d'une façon spéciale, à Lima, la capitale. Ce système s'est toujours caractérisé par la domination des « grands sur les petits », tant au point de vue politique qu'économique et culturel, et par l'abandon du « Pérou profond ». Il n'y a pas d'autres façons d'expliquer l'état lamentable des routes, l'éducation déplorable dans les secteurs ruraux, les services de santé qui n'arrivent pas à combattre la malaria et autres maladies tropicales ! Ni de comprendre la migration de milliers de campagnards vers les villes ! Pucallpa, la capitale de la région, est une des cinq villes du pays ayant la plus grande croissance démographique des vingt dernières années. L'abandon de l'agriculture par les gouvernements et la recherche d'un abri contre le terrorisme des années de la violence politique sont les causes profondes de la pauvreté.

L'Amazonie péruvienne a toujours éveillé l'appétit des capitalistes, avides de s'approprier ses abondantes richesses forestières. Aujourd'hui même, le gouvernement central a promu une nouvelle loi qui, sous prétexte d'empêcher l'exploitation forestière illégale et promouvoir la reforestation, ne fait que favoriser les grandes entreprises et exclure les communautés métisses et indigènes. Nous essayons de faire comprendre aux « propriétaires » des projets de développement qu'ils sont dans l'erreur. « Ceux qui joignent maison à maison, champ à champ, jusqu'à prendre toute la place et à demeurer seuls au milieu du pays » (Isaïe 5, 8) ne semblent pas avoir des « yeux pour voir la misère des autres ni des oreilles pour écouter leurs clameurs » (Isaïe 6, 10). Il y a quelques mois, j'ai eu la visite de trois hommes et deux femmes du groupe ethnique ashaninka qui disaient : « Qu'ils nous laissent une partie de notre forêt et qu'ils nous donnent la possibilité de formation technique sur place, et nous pourrons transformer notre production et assurer le futur de nos enfants. Nous ne sommes pas faits pour aller vivre dans les villes, notre vie est ici. »

Une ville comme Pucallpa voit sa population croître de plus en plus par des gens sans-emploi et voit ses rues inondées de vendeurs ambulants, cachant leur humiliation derrière un sourire forcé, et des fillettes s'offrant à des clients « généreux » pour quelques sous. Là est le défi de croire qu'un autre monde est possible, car il « reste la souche et la souche est sainte » (Isaïe 6, 12). Et la souche, ce sont les gens humbles qui découvrent dans leurs luttes pour une vie avec dignité les semences que le Dieu de la Vie a jetées dans leur bonne terre.

Le renouveau et ses défis

Actuellement, la macroéconomie du pays se porte bien mais malheureusement la grande majorité des gens qui habitent les régions du « Pérou profond » n'en profite pas. Que faire ? Croire désespérément que les biens nécessaires à une vie humaine normale dépendent seulement des classes dominantes ? Comment voir cette situation à la lumière de la Parole de Dieu ? Comment découvrir son agir toujours présent au sein de notre peuple ?


Au Pérou, depuis trois ans, une loi, gardée aux archives par la dictature des années 1990-2000, a été mise en application par le gouvernement en place : décentraliser le pays en donnant aux régions l'autonomie nécessaire à leur propre développement. À cet effet, les gouvernements régionaux ont été élus et le processus de décentralisation s'est mis en marche avec la participation des citoyens organisés. Facile ?... Pas du tout ! Il s'agit d'un cheminement long et rempli d'embûches. On ne change pas une mentalité individuelle et dominatrice du jour au lendemain. Et il y a toujours le danger d'échanger le centralisme national pour un centralisme régional où les capitales sont favorisées au détriment des populations appauvries et moins instruites. Les secteurs ruraux par exemple. Laissez-moi vous raconter brièvement une expérience pastorale de notre Église de Pucallpa.

Expérience pastorale

En 1966, commença la formation des animateurs et animatrices des communautés chrétiennes en milieu rural. Une expérience difficile, mais gratifiante, seule façon concrète d'évangéliser les populations disséminées au milieu de ces immenses forêts. De ces communautés chrétiennes, habituées à voir leur réalité à la lumière de l'Évangile, naîtront par la suite, grâce à l'appui de La Fondation Jules et Paul-Émile Léger, le projet de Formation de Promoteurs et Promotrices de santé, et celui de l'Académie Paysanne. Tant l'un que l'autre voulait répondre au défi de la pauvreté et de l'abandon de ces populations.

Aujourd'hui, ces deux projets forment une seule ONG « AgroSalud de Ucayali ».1 Cette association cherche à développer l'agriculture écologique et de qualité, et promouvoir la santé intégrale chez les populations paysannes. De cette façon, grâce à leur organisation, ces agriculteurs peuvent se faire entendre et ils disent : « Nous aussi nous existons ». Les sans-voix et les gens inutiles aux yeux du système dominant se regroupent, s'unissent et reprennent « vie » (Ézéchiel 37, 1-14). La main du Seigneur est toujours agissante au milieu des pauvres.

* Originaire de Cacouna (Rimouski), il est missionnaire à Pucallpa (Pérou) depuis 1958. Courriel : gerardocote@terra.com.pe