La Société des Missions-Étrangères / Nos destinations / Kenya

(extrait de la revue de février 2007)

La mission entre identité culturelle et ouverture


par Bernard Duquette, p.m.é. (1)


Bernard Duquette a travaillé à la formation missionnaire des séminaristes de Nairobi au Kenya de 2001 à 2006. Son expérience nous permet de toucher à la réalité missionnaire d’aujourd’hui avec ses nouveaux défis et ses constantes. (LA RÉDACTION)

Les défis d’aujourd’hui : mobilité, identité et ouverture

Aujourd’hui, tout semble être en mouvement et les situations changent rapidement. On achète un ordinateur et un mois après, il est déjà dépassé!  S’adapter aux changements devient donc nécessaire pour survivre dans ce nouveau contexte. En 1997, la Société des Missions-Étrangères a ouvert ses portes pour accueillir des prêtres et diacres non canadiens. Cette ouverture a été le fruit d’un long processus de discernement des appels qui nous parvenaient de différents pays. Presque dix ans plus tard, nous pouvons déjà voir les premiers fruits de cette ouverture.

L'équipe missionnaire du Kenya pour 2006-2007 à l'occasion de la visite de Mgr François Lapierre, p.m.é. De gauche à droite, Richard Brodeur, Renato Togon, Marko Alberto, Paul Too, Mgr François Lapierre, Émile Étémé, Magella Coulombe. En bas, Charles Githinji et Claude De la Chevrotière.

Toutefois, ce choix nous met face à un défi : notre ouverture internationale signifie-t-elle que nous allons perdre graduellement notre identité originelle? Comment les jeunes qui arrivent parmi nous voient-ils cette situation? Car en fait d’adaptation, il s’agit d’un changement majeur pour un jeune africain de rejoindre une communauté canadienne. Perdra-t-il lui aussi son identité culturelle? Sera-t-il « assimilé » par la majorité plus âgée?

Il est important de bien poser le problème. Il s’agit d’identité culturelle et d’ouverture missionnaire. L’identité culturelle et l’expérience religieuse font toute la richesse du missionnaire car elles lui sont propres et inaliénables. Ceci dit, l’ouverture est toute aussi nécessaire pour l’identité même du missionnaire. Elle suppose pour notre Société la disponibilité d’accueillir l’autre dans sa propre culture. Cette tension peut se vivre seulement dans la mesure où les deux éléments apparemment en opposition, l’ouverture et l’identité de chacun, sont également affirmés.

L’interculturel : un choix pour vivre ensemble dans l’acceptation des différences

Ayant travaillé de nombreuses années au service de la formation de la Société, je peux seulement dire qu’il faut y mettre beaucoup de temps, de foi et d’amour. Comme l’écrit Francesco Grasseli, un expert italien en sciences humaines et missiologie : « L'interculturalité ne peut pas être seulement une spiritualité, mais doit se traduire dans le fruit créatif du processus qui la détermine, c'est à dire une "nouvelle forme de vie commune". Car c'est justement dans la créativité qu'est la richesse de l'interculturalité.

Bernard Duquette, p.m.é. en visite chez un ami à Kibera (Nairobi).

On n'arrive pas à cette nouveauté rapidement. Les processus culturels sont toujours lents et ne supportent pas d'accélérations artificielles. D'où le besoin de s'armer de patience, de tolérance, d'acceptation  sans tout comprendre d'avance les façons de faire et de dire des autres. Il arrive souvent qu'il faille marcher sans voir où cela mènera. La "communauté nouvelle", fruit de la situation pluriculturelle et du choix interculturel, naît d'une gestation dont nul ne peut prédéterminer le temps » (Ad Gentes, 1999, no 2, p. 201).

Dans le concret, la mission demeure un engagement exigeant

L’an dernier au Kenya, nous étions 12 personnes de cinq nationalités : deux Soudanais, un Camerounais, un Philippin, quatre Kenyans, quatre Canadiens. Il s’agit donc d’une communauté internationale. Chaque personne parle au moins trois langues et l’anglais est la langue des études et de la communication courante. L’apprentissage des langues devient impératif dans ce nouveau contexte.

Les jeunes étudient au Tangaza College, une institution académique fondée par une vingtaine de communautés missionnaires. Aujourd’hui plus de 100 communautés religieuses y envoient leurs candidats et le Tangaza College compte plus de 1 000 étudiants de toutes nationalités. Ce milieu d’étude est d’une grande richesse de cultures et de pensées qui ouvre nos jeunes au dialogue et à la recherche.

Le bidonville de Kibera est le plus grand d'Afrique avec un million d'habitants.

Nous avons deux maisons à Nairobi : la première, où vivent les étudiants en philosophie et en théologie, est située tout près du grand bidonville de Kibera; la seconde se trouve dans un secteur de Kibera et des jeunes en discernement peuvent venir y vivre quelques semaines ou mois. Nous avons choisi de vivre à 15 kilomètres du Tangaza College, mais tout près du bidonville, pour des raisons de proximité avec la réalité des pauvres. Les études sont longues et comportent le risque de nourrir plus la tête que le cœur… Les deux sont également nécessaires. Dans ce bidonville de Kibera vivent des gens de toutes les tribus du Kenya, des réfugiés des pays voisins (Éthiopie, Somalie, Soudan, etc.) et des croyants de différentes religions : animistes, musulmans, chrétiens de toutes allégeances.

La formation à l’art du dialogue est donc une priorité. Nous nous inspirons ici de cette charte du dialogue que fut l’Encyclique Ecclesiam Suam de Paul VI. Celui-ci affirmait que la passion pour la vérité divine et l’amour des frères contribuent à l’attitude dialogique qui se caractérise par la clarté, la douceur, la confiance et la prudence. « Il faut avant même de parler, précisait Paul VI, écouter la voix et plus encore le cœur de l'homme; le comprendre et, autant que possible, le respecter et, là où il le mérite, aller dans son sens. Le climat du dialogue, c'est l'amitié. Bien mieux, le service ».

Ainsi, au milieu d’une pluralité de cultures, le missionnaire peut devenir un ouvrier de communion en vue d’une nouvelle communauté de frères et de sœurs où nul n’est étranger.

(1) Originaire de Bromont, il a été missionnaire au Pérou et a travaillé au Service de la formation au Canada. Depuis 2001, il collabore au Service de la formation à Nairobi (Kenya). Courriel : bernard@kenyamission.net