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Ça se passe au Kenya

Comment le Kenya choisit la mauvaise voie
par Bindra Sunny

Depuis l'élection de M. Kibaki à la tête du Kenya, du fait de la relance du pays sur les voies de la démocratie, l'heure est au bilan dans ce pays d'Afrique orientale, il s'agit d'après la plupart des observateurs d'une chance de renaissance pour le Kenya. Cet article est d'autant plus inspirant qu'il est l'analyse d'un Kenyan sur l'histoire du Kenya. L'auteur, M. Bindra Sunny, est consultant en gestion et en administration à Nairobi . Il est l'auteur de A tale of two countries. La version originale anglaise a paru dans le Sunday Nation du 11 mai 2003.

Deux pays, deux histoires
Deux pays à différents endroits du globe avaient émergé de tumultueux parcours en 1963 et entrèrent dans une nouvelle ère d'espoir. Le pays A s'était à peine libéré du joug colonial et respirait l'air frais et impétueux de l'autodétermination. Le pays B sortait d'une guerre débilitante avec un voisin agressif. Les deux pays étaient empêtrés dans la pauvreté, avec une industrie quasi inexistante. Tous les deux avaient des niveaux de revenu très bas. Chacun s'est mis avec détermination à se transformer.

Le pays A eu un bon début, se concentrant sur le développement de l'agriculture à grande échelle et les industries des produits agricoles essentielles. Il a produit des plans économiques bien mûris pour guider son progrès à long terme, ainsi qu'un environnement favorable pour ses citoyens par nature entreprenants, qui ont pris goût aux affaires assez tôt et avec grand intérêt. Il pu ainsi profiter de plusieurs années de forte croissance économique, et semblait parti pour un succès durable. Puis, lentement, tout a commencé à se gâter. Ses dirigeants ont commencé à plonger leurs mains dans la richesse nationale; la corruption a commencé à se développer insidieusement. Ses programmes de développement sont devenus de plus en plus inadaptés et de plus en plus incohérents. La politique ethnique a commencé à dominer le discours dans le pays. Le pays a reçu des montants énormes d'aide étrangère, mais les a gaspillés dans leur majeure partie. L'affairisme et le clientélisme se sont développés impunément. À l'aube de 2003, soit 40 ans plus tard, le pays A était à genoux: 50 pour cent de ses habitants, autrefois remplis d'espoir, étaient maintenant au-dessous du seuil de pauvreté ; le revenu par habitant était toujours parmi les plus bas au monde ; le pays devint un paria de la communauté internationale, très décrié pour l'avarice de ses dirigeants.

Le pays B eu également de bons débuts dans les années 60, investissant d'abord dans l'industrie de base, puis dans des produits plus sophistiqués. Lui, a dû surmonter la rareté des ressources naturelles. Il forma une série de gouvernements forts ayant travaillé étroitement avec le secteur privé dans les domaines spécifiques pour la croissance économique. Conscient des limites de son marché intérieur, il va miser sur les produits d'exportation. Il a mis l'accent sur l'éducation et la recherche, a installé la discipline parmi sa main d'œuvre. Il va employer sagement et judicieusement l'aide étrangère, va enregistrer des taux annuels moyens de croissance économique de plus de 8 pour cent durant toutes les années 70 et 80. En 2003, il est encore un miracle moderne. Ce n'était plus un pays "en développement" ; il a atteint un revenu par habitant comparable à celui des nations européennes ayant des siècles de croissance derrière eux.

Si vous n'avez pas déjà deviné, le pays A c'est le Kenya ; le pays B c'est la Corée du Sud. Une histoire à succès La Corée du Sud représente ce que nous aurions pu être (nous kenyans). La transformation en 40 années, d'une nation agricole arriérée en un géant de l'ère de l'information n'était plus un rêve chimérique; les Coréens l'ont réalisé. Leur accomplissement inspire le respect. Par exemple, 68 pour cent des Sud-Coréens sont connectés à l'Internet à haute vitesse aujourd'hui, à comparer à 8 pour cent en Europe occidentale. Ils ont 25 millions de lignes téléphoniques fixes, et près de 30 millions de connections mobiles. Le Kenya n'a quasiment pas de connectivité à haute vitesse, mais plutôt "300.000 pathétiques connections téléphoniques terrestres".

Comment les Coréens ont-ils pu faire?
La question brûlante pour les Kenyans c'est : comment les Coréens l'ont-ils pu faire? D'abord et avant tout, ils ont bien programmé. Pour les Coréens, rien n'est une affaire de chance ou de hasard, ni des avatars du libre marché. Il durent faire une analyse poussée ; ils avaient une stratégie de développement. Après la Guerre de Corée, le gouvernement sud-coréen a investi l'aide américaine spécifiquement dans l'infrastructure: un réseau dans tout le pays d'écoles secondaires, primaires, des routes modernes et un réseau de communication moderne. Quand vint le décollage, la Corée avait une main d'œuvre jeune, instruite, et une infrastructure moderne pour fournir la base pour une pleine croissance.

Une planification rigoureuse
Le gouvernement et les leaders économiques ont travaillé ensemble pour viser des secteurs industriels spécifiques du développement. Une série de plans économiques de cinq ans a été conçu pour y parvenir. Un conseil de planification économique a été créé pour agir en tant que moteur central du développement économique. Il a été conçu par des technocrates renommés pour leur compétence et leur sens aigu des affaires. Le premier plan a visé des textiles et industries légères, dans les années 70 des Industries lourdes, l'acier et des produits chimiques. Dans les années 80, l'emphase s'est déplacée sur les automobiles et l'électronique. Aujourd'hui, les Coréens se concentrent sur des secteurs de la technologie de pointe tels que la micro-électronique, la technologie biologique, le système optique et l'aérospatiale. Partout, le gouvernement coréen a joué un rôle central et intelligent dans les démarches. Il a dirigé le crédit, les restrictions sur les importations provisoires présentées, et a commandité des industries spécifiques. Il a favorisé l'importation des biens de matières premières et de technologie plutôt que de consommation. Il a encouragé l'épargne et l'investissement plutôt que la consommation.

Une population exceptionnellement disciplinée
Une deuxième cause principale et déterminante était la population coréenne elle-même. Le facteur principal dans la production en Corée n'est pas ses ressources naturelles (c'est une nation montagneuse et mal dotée). C'est bien plutôt la nature de ses citoyens. Les Coréens sont exceptionnellement disciplinés et travaillent dur, même par rapport aux occidentaux. Ce n'est pas là une vertu négligeable : il s'agit d'un avantage concurrentiel sérieux. En construction navale, par exemple, un grand porteur de pétrole brut prend environ 30 mois pour être construit selon les normes internationales ; les chantiers coréens peuvent finir le travail en seulement 18 mois. Cette discipline touche aussi l'épargne. À partir des années 80, une fois atteint un certain niveau de revenu, les Coréens économisaient bien plus de 30 pour cent de leur revenu, et parviennent en seconde position pour le taux d'épargne dans le monde derrière Taiwan. Ceci prend en compte un taux très d'élevé de formation de capital domestique et une dépendance réduite à l'égard des apports étrangers. Les Coréens valorisent énormément l'éducation et la connaissance, et attribuent une grande valeur à ces investissement. Leurs niveaux d'instruction sont extrêmement élevés. Presque 40 pour cent de diplômés de lycée entrent à l'université chaque année. Elle a un système d'université très fortement développé, avec des investissements particulièrement agressifs dans la technologie. Le pays a plus de 100 universités régulières, et une centaine d'universités techniques additionnelles. A partir d'une certaine taille, on requiert des compagnies coréennes qu'elles fournissent la formation conformément à la Loi. La plupart des cadres supérieurs ont une formation supérieures et des doctorats. Une grande importance est accordée à la recherche et au développement, aussi bien des compagnies que du pays; plus de 3 pour cent du revenu de la Corée est investi dans la recherche. En bref, la Corée a eu une stratégie, et elle a eu un peuple pour la mener. La mise en œuvre de ses ressources intellectuelles a développé sa capacité concurrentielle. D'une manière primordiale, cependant, cette stratégie n'était pas rigide; elle s'est adaptée à diverse périodes aux fluctuations du marchés. Le conseil de planification économique, par exemple, a fait réduire sensiblement ses pouvoirs dans les années 90 pendant que le besoin de décentralisation des centres de décision a été senti. Quand la richesse a entraîné la hausse de l'inflation salariale dans le courant des années 80, l'avance internationale de la monnaie coréenne a été érodée; le pays a graduellement déplacé son emphase concurrentielle sur la haute technologie en abandonnant le leadership financier. Le chemin de la Corée n'a pas toujours été facile. La crise financière asiatique de 1997-98 a mis à nu les vielles faiblesses telles que les rapports dette-sur-capitaux très élevés, manque d'efficacité des structures de chaebol (conglomérat de compagnies), et une structure financière souvent peu disciplinée. Mais observons la réaction de la Corée du Sud : la restructuration immédiate et les réformes "audacieuses" ont permis au pays d'enregistrer une croissance à deux chiffres seulement deux ans plus tard.

Une autre indépendance pour le Kenya ?
Le Kenya a fait fausse route. Nous avons mis l'accent sur le gain personnel au détriment de l'intérêt national. Nous avions nommé des bouviers, des racoleurs et des mécaniciens pour diriger notre économie. Nous avons fait des escrocs et des pilleurs nos modèles d'action. Nous avons oublié la connaissance. Et finalement, nous avons obtenu nous ce que nous avons mérité. Maintenant, nous avons une autre chance. Nous devons regarder la Corée avec les yeux vifs, plutôt qu'envieux. Nous devons penser à notre cas. Nous devons mettre les hommes qu'il faut à des places qu'il faut. Nous devons promettre et tenir. Accordons-nous une autre "indépendance" vis-à-vis de notre passé. Recommençons une nouvelle fois.

traduit et commenté par Brice Davakan, le 11 mai 2003