La Société des Missions-Étrangères / Nos destinations / Japon

(extrait de la revue de juin 2006)

L'accueil de Dieu chez l'autre

par Jean Gaboury, p.m.é. (1)

Durant mes 22 années de présence missionnaire au Japon, l’accueil de l’autre dans ce qu’il a de plus fondamental a transformé de façon significative ma vie et ma spiritualité.



Des regards silencieux, mais éloquents

C’est un événement bien particulier qui a été à l’origine de ma prise de conscience du changement qui s’était opéré en moi. Un jour, à Sainte-Luce-sur-Mer au Québec, j’ai eu la chance de présider le mariage de deux jeunes, lui québécois, elle japonaise. À la fin de la réception, selon la coutume japonaise, ils ont allumé ensemble un cierge déposé sur chacune des tables des invités en les remerciant chaleureusement de leur présence.

Après avoir fait le tour des invités, les nouveaux mariés se sont dirigés vers la table de leurs parents. Devant la table des parents du marié, ce fut une effusion de paroles et de souhaits de bonheur. Par contre, après avoir allumé le cierge déposé devant les parents de la mariée, c’est dans un silence marqué de respect que les deux se sont inclinés devant les parents; elle, un peu plus profondément. Et les parents ont fait de même.

Stupeur pour les gens autour de moi! Leur seule réaction fut de dire: « Quelle froideur! ». Spontanément j’ai laissé échapper: « Avez-vous regardé leurs yeux? ». Durant les quelques secondes qu’a duré leur regard, ils se sont dit beaucoup: elle, pour remercier ses parents de lui avoir donné la vie, d’avoir pris soin d’elle et de l’avoir accompagnée jusqu'à ce jour; eux, pour lui exprimer la joie qu’elle leur avait procurée, lui souhaiter tout le bonheur désiré et combien d’autres sentiments que les silences expriment mieux que les mots.

A la découverte du shintoïsme

Cet événement et beaucoup d’autres illustrent bien que chaque différence ou ressemblance, culturelle et religieuse, dans la mesure où elle est bien accueillie, ouvre le chemin vers une rencontre vraie. Un jour, quand j’étais curé à Goshogawara dans le nord du Japon et directeur de l’école maternelle de la paroisse, monsieur Narasaki, le père d’une fillette de la maternelle, m’a invité à participer au matsuri (festival) de la ville.

Le point de départ de ce matsuri, comme pour beaucoup d’autres célébrations au Japon, se déroule dans le sanctuaire shintoïste. Le prêtre shintoïste, connaissant ma foi chrétienne, n’a pourtant pas hésité à m’accueillir chaleureusement dans le sanctuaire pour participer à la cérémonie du feu nouveau.

Pour le shintoïsme, religion traditionnelle du Japon, la beauté et la pureté d’un rituel bien fait reflètent la sincérité intérieure de l’état d’âme et l’harmonie avec la nature; elles préparent aussi à la communion avec les Kamis, ces divinités qui contrôlent presque tous les aspects de la nature et de la vie humaine.

Après la cérémonie, le prêtre shintoïste, monsieur Narasaki, quelques collaborateurs et moi-même, nous avons promené d’immenses flambeaux faits de paille de riz dans les rues de la ville. Ma participation aurait pu se limiter à la seule partie festive de porter le flambeau au son de la musique et des expressions de réjouissance des gens, comme le font souvent des étrangers de passage au Japon. Cependant, en me permettant de vivre avec eux la cérémonie à l’intérieur du sanctuaire, ils m’ont ouvert le lieu sacré de leur identité nippone.

Le respect mutuel de nos croyances et l’accueil réciproque ressentis à cette occasion ont favorisé par la suite le développement d’une solide amitié avec monsieur Narasaki. Nos rencontres, la plupart du temps dans son atelier de fabrication de panneaux publicitaires, commençaient naturellement par des conversations sur des sujets familiers comme le travail, les sorties ou encore les derniers événements politiques. Suivaient presque inévitablement des réflexions sur le sens de l’existence et les défis de la vie en société.

Je me rappelle du jour où, sans rien renier de sa fierté d’homme japonais, il m’exposa sa réflexion sur l’humain, une réflexion suscitée par l’intention de sa fille de se marier avec un étranger d’une autre race. Il a longuement parlé de la richesse de toute personne et de la complémentarité humaine qui doit se vivre dans l’harmonie, au niveau de la grande famille humaine. Son ouverture, dont j’ai pu constater la véracité dans les faits, a certainement été très dérangeante dans le contexte de sa ville de campagne. Elle le fut aussi pour moi. Son attitude a été et restera pour moi une page d’Évangile.

Le bouddhisme : une autre réalité religieuse du Japon

Sans être en mesure de bien identifier ce qui se passait, je sentais qu’avec le temps mes relations avec les gens prenaient une toute autre dimension. C’est probablement pour cette raison que la rencontre avec Ooya sensei (le maître Ooya), un moine bouddhiste, m’a tant marqué. Directeurs de maternelle tous les deux, nous nous sommes croisés pour la première fois lors d’une réunion régionale de planification. Notre souci et notre intérêt pour l’éducation des enfants de trois à six ans occupaient une bonne partie de notre espace relationnel.

Coucher de Soleil derrière le Mont Iwaki, à Hirosaki, au Japon.

Rencontre après rencontre, nous avons développé une véritable complicité sans trop l’exprimer verbalement. Plus que la responsabilité d’éducateur, c’est notre engagement religieux qui a éveillé en nous le désir de mieux se connaître et de partager en profondeur. Ooya sensei fut surpris de me voir assister à une veillée funèbre qu’il présidait, comme moi de le voir arriver chez moi quelques jours avant mon départ du Japon. Les salutations à peine terminées, il a demandé à se rendre à mon lieu de prière. Je l’ai accompagné à l’église et, après un moment de méditation silencieuse côte à côte, il a commencé à m’interroger sur le sens des objets et des symboles religieux qu’il voyait. Son écoute attentive manifestait que la dimension religieuse de mes explications le rejoignait en profondeur. Il en fut de même pour moi, lorsqu’il a enrichi notre conversation de son expérience personnelle.

Revenu à la maison, il ne finissait plus de répéter le bonheur que lui avait apporté cette visite. Dans un premier temps, sa réaction m’a surpris car il est plutôt rare au Japon d’entendre quelqu’un s’exprimer si ouvertement au sujet de la religion, cependant j’étais maintenant en mesure de saisir que sa joie lui venait autant de la découverte de l’église que de notre partage. Un partage qui se situait davantage au niveau du « vivre ensemble » pour bâtir un monde plus humain que de l’échange de connaissances intellectuelles.

Avant que nous nous quittions, il m’a remis en souvenir quatre caractères écrits de sa main sur du papier de riz. Comme beaucoup d’autres moines, Ooya sensei était un expert de l’écriture au pinceau. Les caractères qu’il avait choisis expriment une maxime de la sagesse japonaise : « ichi go ichi é ». Je les traduirais par ces mots : « Chaque rencontre est unique ». Ce tableau qui décore toujours mon bureau met en valeur la beauté et la richesse d’une rencontre vraie. Cet « unique » ne signifie pas tant que chaque rencontre est un événement sans pareil, mais il révèle surtout l’intensité d’un mystère, celui-là même d’accueillir le divin dans l’humain.

(1) Originaire de Maskinongé, il a été missionnaire au Japon depuis 1973 et il a travaillé au Service de l’animation missionnaire (1981-84; 94-98). Il est membre du Conseil central et Secrétaire général de la Société depuis 2003. Courriel : jean@smelaval.org