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Dieu et la guerre...
Propos de Monsieur Torao Yamada recueillis par Charles Aimé Bolduc, p.m.é.(1) Après avoir été blessé psychologiquement et physiquement durant la Seconde Guerre Mondiale dans le Pacifique, M. Torao Yamada du Japon a décidé de se mettre en quête de paix. (La Rédaction)
Monsieur Torao Yamada est né au Japon en 1914. Il reçut le baptême à 18 ans et fut conscrit par l'armée impériale japonaise à l'âge de 25 ans. Il a participé à la campagne de Chine de 1938 à 1941 puis à la campagne des Philippines de 1944 à 1945. Blessé à trois reprises, il est fait prisonnier aux Philippines. Libéré en 1946, il revient dans son pays brisé par la guerre et profondément désemparé. Aujourd'hui âgé de 92 ans, il jouit encore d'une vivacité et d'une lucidité extraordinaires. Je l'ai rencontré le 31 mars dernier afin qu’il nous livre lui-même son témoignage à la lumière de la béatitude : "Bienheureux les artisans de paix car ils seront appelés fils de Dieu." (Mt 5,9) Je porte en ma conscience un sentiment de profonde culpabilité « À vrai dire, je ne sais pas trop comment interpréter cette parole de l'Évangile de Matthieu au soir d'un parcours historique aussi tourmenté que le mien. Comme acteur dans une terrible guerre, je ne me sens nullement qualifié pour discourir sur la paix. La seule chose dont je demeure profondément convaincu, c'est que Dieu ne désire certainement pas la guerre. « Ayant expérimenté les affres de la guerre dans ma propre chair, les troubles de conscience profonds, les bienfaits de la paix et par-dessus tout, la protection de Dieu à travers un cheminement aussi tortueux, j'ai décidé de consacrer toute ma vie à l'étude et à l'enseignement de la Bible. Encore aujourd'hui, chaque semaine, après la messe dominicale, j'anime une rencontre de partage biblique avec mes co-paroissiens. « En relisant mon expérience, je me rends compte que j'ai été catapulté dans cette aventure de la guerre à la suite d'une puissante opération de lavage de cerveau savamment orchestrée par l'armée impériale. Je me suis lancé tête baissée dans cette malheureuse aventure. J'en suis naturellement venu à voir l'autre comme l'ennemi à éliminer. Mais avec le recul des années et la relecture de foi, je ne vous cache pas que je porte en ma conscience un sentiment de profonde culpabilité. Ayant été témoin d'atrocités sans nom, je me sens encore aujourd'hui incapable de verbaliser un tant soit peu sur tout ce que je porte dans mon cœur et dans ma mémoire. L'ennemi me permet de me réconcilier avec Dieu… « Endoctriné jusqu'au bout des ongles, j'ai vu venir la capitulation de la guerre avec une appréhension consommée. Pendant cinq mois, je me suis tapi dans la forêt de la montagne de Banahao de Lucban, au Nord des Philippines, me nourrissant d'insectes et de feuillages. « En septembre 1945, en compagnie de 2000 camarades, je fus fait prisonnier de guerre. Après notre rassemblement au camp de détention, le commandant demande aux chrétiens de s'identifier. Nous n'étions que trois. Il ordonna aussitôt le transfert du trio dans un autre camp. J'ai pensé alors qu'on nous tuerait. Ce fut tout le contraire. Ce transfert visait à nous donner l'accès aux services religieux. « Premier bienfait de la paix, pour moi qui avais maintenu ma foi en catimini pendant tout mon service militaire, me limitant à prier secrètement chaque matin et soir en demandant à Dieu de me conserver la vie malgré tout. Voilà que l'ennemi me permet de me réconcilier avec Dieu, avec les autres et avec moi-même par les sacrements du pardon et de l'Eucharistie. Je n'y comptais plus.
La paix a des odeurs insoupçonnées « En conformité avec la convention de Genève, on me considère comme blessé de guerre. Exempté de travailler, j'ai même droit à un revenu minimal. Je n'en attendais pas tant. Vraiment, la paix a des odeurs insoupçonnées. Vient ensuite la libération et le rapatriement. Je retrouve mes parents bien vivants, alors que je les croyais morts après avoir appris que la ville de Sendai avait été bombardée et incendiée. Après avoir passé deux ans sans prendre un bain, j'éprouve un plaisir indicible à me plonger dans cette cuve d'eau bouillante et régénératrice. « Je passe ensuite à l'église pour saluer le Père Bissonnette, o.p., qui m'avait conféré le baptême 15 ans plus tôt. Lui aussi, il avait connu les aléas de la guerre: arrêté, interné pendant quatre ans, interdit de contact avec ses paroissiens… En même temps que je souhaitais ces retrouvailles, mon père spirituel avait été considéré comme un ennemi, en sa qualité de citoyen canadien. Comment recevrait-il le traître, l'ennemi, l'oppresseur et le vaincu que je représentais? Comment faire pour lui demander pardon pour toute ma complicité à des crimes de guerre inqualifiables? Vraiment, je n'étais plus digne d'être appelé son fils spirituel. « À mon grand étonnement, il m'accueillit comme le père accueille le fils prodigue. Dans ces retrouvailles, j'ai senti toute la signification profonde de "Bienheureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu." » (1)Originaire de St-Hénédine (Dorchester), il a été missionnaire au Japon de 1970 à 1974 et de 1977 à 1989. A Montréal, il a été à l'animation missionnaire pour les périodes 1974-1977 ainsi que 1989-1991 et a fait partie du Conseil Central de 1991 à 1997. Il est retourné à Sendai au Japon en 1998 où il assume aujourd'hui la fonction de supérieur régional.Vous pouvez le joindre à l'adresse suivante: mototera@cat-v.ne.jp. |
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