![]() |
![]() |
|
||||||||||||||
|
Le saviez-vous ? Un bon dieu veille sur le faubourg aux larmes Jean LeBeau (1), un missionnaire canadien de 57 ans, se rend quotidiennement, depuis bientôt 30 ans, dans le quartier Sanya, un quartier de Tokyo où le vent du déclin économique fait frissonner les corps. En cette fin dannée fébrile, il allait lui aussi au pas de course. Le midi, offrant des onigiri, le soir, distribuant des couvertures là où se trouvent ces fameuses tentes de bâches bleues ou les abris de carton. Djan-san, comme on lappelle ici, est bien un missionnaire. Pourtant il na pas le temps de fréquenter les églises. « Jvais pas à la messe de la veille de Noël. Juste la prière, dans mon coeur... . Eh oui, aujourdhui encore, des gens attendent. Il reprend bicyclette la direction de Sanya.
Ce sont des onigiri faites simplement, avec le riz mis en boulettes, une prune marinée uméboshi au centre, enveloppée dune feuille dalgue nori, et voilà ! Emballées deux par deux dans de la pellicule de Cellophane, ça fait 350 paquets. On a commencé à cuire le riz à onze heures. Arrimant les paquets aux vélos, on prend le départ vers les 14 heures. La distribution prendra trois heures. « Aujourdhui, mercredi, dit un membre de léquipe, nous en avons fait 700. Mais demain, il en faudra 800. » Les bénévoles pédalent maintenant dans les rues bordées darbres dénudés, en ce début dhiver. Sanya est un quartier douvriers où salignent les hôtels avec chambrettes occupées par les travailleurs occasionnels qui sactivent sur les divers chantiers de la métropole, tous des manoeuvres engagés à la journée. Le quartier subit de plein fouet les effets dune situation économique qui nen finit plus dempirer. Sans travail, et ne pouvant même plus se payer une chambre, ils sont nombreux ceux qui vivent dans la rue, sabritant sous des tentes, ou sentourant de cartons. Les gens à bicyclette, des bénévoles du Sanyûkaï patrouillent le secteur et saffairent déjà à distribuer leurs nigiri aux itinérants. Leur patrouille sassure aussi de létat de santé des gens. Il y en a tout probablement de très malades parmi eux. Tout en tendant un nigiri à chacun, on ne néglige donc pas de senquérir de sa condition concrète. Jean LeBeau voyage tous les matins au local du Sanyûkaï dont il est dailleurs le représentant officiel et le coordinateur responsable. Pour quils aient une existence digne dun être humain Tous vivent là en faisant bien attention de ne pas trop déranger, en sépaulant lun lautre. Au centre du quartier se trouve un carrefour connu sous le nom de Pont des Larmes. Quel nom triste et inattendu ! Jean arrête sa bicyclette sur ce pont et me dit : « Jai toujours visé à ce quils aient une existence digne dun être humain. »
Touché par ces visages engageants Après sa sortie du Séminaire, ordonné diacre, il est venu au Japon comme missionnaire. Tout en fréquentant lécole de langue japonaise, Jean a été pour un temps au service dune paroisse à Hino, dans la région métropolitaine de Tokyo. Une fois par semaine, il se rendait à Sanya. Comme bénévole, il y aidait à la distribution de nourriture. À cette époque, plus il côtoyait régulièrement les gens qui dormaient dehors, plus il était hanté par une question : pourquoi. Pourquoi ces gens se retrouvent-ils sans travail ? Pourquoi boivent-ils en plein milieu de journée ? Pourquoi cette allure débraillée ? Pourquoi sont-ils si facilement querelleurs ? "« Je sentais, à ce moment-là, que le monde où vivaient ces gens et le monde où moi, je vivais, navaient vraiment rien en commun. » Cependant à mesure que le rythme des visites à Sanya augmentait, Jean en est venu à capter la beauté des visages de ces hommes. Ainsi, un jour qu il saffairait du côté de la clinique, un ouvrier quil navait jamais rencontré se présenta. Il ne portait aucun manteau. Il se mit à raconter quavec ce froid piquant, il avait fini par attraper la grippe. Alors, Jean lui a donné son coupe-vent. Le lendemain matin, le même homme revient et lui dit : « Il y avait ça dans la poche. », et exhibant quelques billets de dix mille yens accompagnés de pièces de monnaie, il les lui remet. Jean fut remué par ce geste dhonnêteté. Peu à peu, il en vint à questionner ce sentiment incrusté en lui de mépris envers les ouvriers. Jai appris petit à petit à voir la bonté dans leur visage. Des hommes aux vêtements tout déchirés moffraient de succulents plats de nouilles, de « soba ». Il y en eu qui mont amené prendre un verre avec le petit peu dargent de poche obtenu habituellement du Bureau de lemploi, à la fin de lannée ! Lun deux, dépenaillé, arrivait avec une caisse de vêtements quil avait récupéré par-ci, par-là. Cétait pour les autres, quil disait ! Puis cétait ce type qui, en buvant son saké, me confiait : « Moi, jai pas eu de chance... » et se mettait à me raconter des épisodes de sa vie. « Je peux maintenant admirer ces hommes. Jen suis arrivé là. Tous ces gens, cétaient vraiment des grands coeurs. Tout ça ma changé. Finalement, leur monde et mon monde, cest du pareil, il ny a pas de doute... »
Cest un peu comme un Bon Dieu Nous sommes aussi allés à un resto pop pour prendre quelques photos destinées à illustrer le présent article. Une fois la séance terminée, la journaliste, qui sapprêtait à sortir de létablissement, saperçut que quelquun se précipitait de lintérieur pour la rejoindre. Cétait la patronne du restaurant : « Sil vous plaît, sil vous plaît, fit-elle, en reprenant son souffle, cmonsieur Jean, vous savez, cest un peu comme un Bon Dieu. Cest pour ça quil est estimé par tout le monde à Sanya. Des types comme ça, au Japon, il ny en a pas. Un coeur grand comme ça, et il ne prend jamais des grands airs. Des êtres comme lui, quil y en ait dans notre monde, cest quasi incroyable. Moi, jen suis toujours émue. Cest parce que je voulais vous dire ça que je vous ai couru après. » (1) Extraits dun article publié en décembre 2000, dans lhebdomadaire Josei Jishin, Nous autres, femmes, un magazine très populaire édité sous la rubrique Shin - Shirizu Ningen, Lhumain - Nouvelle collection de portraits. Texte : TAMURA, Akira. Cueillette de matériaux : MIURA, Haruko. Traduit par Jacques Grenier, p.m.é.
|
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||