La Société des Missions-Étrangères / Nos destinations / Japon
 

(extrait de la revue d'octobre 2007)

«Poursuivant sa route, il approchait de Damas quand, soudain, une lumière venue du ciel l'enveloppa de son éclat. Tombant à terre, il entendit une voix qui lui disait :" Saoul, Saoul, pourquoi me persécuter ?
- Qui es-tu Seigneur, demanda-t-il - Je suis Jésus, c'est moi que tu persécutes. " (Actes 9, 3-5)



TOUT se tient!
par Jean-Charles Loiselle, p.m.é.*








Son langage est franc, expressif et coloré. " Mon oncle, me dit-elle, en me réveillant ce matin, je crois que je suis tombée en bas de mon cheval, un peu comme saint Paul ". Il y a longtemps que je n'ai pas rencontré cette nièce, déjà dans la cinquantaine, et je suis intrigué par ce début de conversation. " Oui, ce matin, me raconte-t-elle, j'ai eu comme une espèce de révélation. J'ai découvert que toutes les choses sont reliées entre elles. Le pain que je mange vient du boulanger, le boulanger a pris la farine que d'autres ont moulue, la farine vient du blé et le blé vient des champs où le cultivateur a semé des grains pris ailleurs. Tout se tient. Et moi, je suis de mon père et de ma mère. Je ne suis rien, je ne peux rien sans les autres qui me nourrissent et me donnent la vie... ".

En écoutant son monologue, je suis frappé de l'énergie de ma nièce quand elle me raconte ses intuitions. Pour elle, cela semble une révélation, une sorte d'illumination intérieure. Pour conclure, sans aucun accent moralisateur, elle affirme : " Si nous réfléchissions tous ensemble comme ça... finies les chicanes! "

Sur le chemin de Damas

Paul ne respirait que menaces et meurtres, nous racontent les Actes des Apôtres. Il était parti en guerre " de religion " contre ces " païens " de chrétiens qui, pour lui, se foutaient de la loi de Moïse tout en voulant répandre leur " religion " dans les communautés juives de la diaspora. De Jérusalem, il se rendait à la ville de Damas, devenue aujourd'hui la capitale de la Syrie. Sur cette route, un événement inattendu allait se produire. Paul vivra son " chemin de Damas ", ce qui est devenu une expression populaire pour dire un éclaircissement soudain de l'esprit et du cœur.

Pour Paul, ce sera plus qu'une illumination. Ce sera une rencontre mystique avec Jésus, un Jésus présent dans tous ceux que Paul persécutait : " Saoul, Saoul, pourquoi me persécuter ? C'est moi que tu persécutes " (Ac 9, 4-5). Jésus s'identifie en effet avec tous ses disciples que le fougueux Saoul (on ne l'appellera Paul qu'après sa conversion) avait bien l'intention de faire disparaître à moins qu'ils ne reviennent à la Loi.

Dans ce court récit, il y a toute une révélation et Paul s'en souviendra toute sa vie. Plus tard, dans un passage vibrant d'une de ses lettres, il attribuera à cette présence intérieure le principe de toute sa mission et le sens de toute son existence. Dans sa lettre aux Galates, il écrira en effet: " Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi " (Ga 2, 20). Ce Dieu qu'il voulait servir de toutes ses forces en éliminant cette nouvelle secte, voilà qu'il s'incarnait dans ces hommes et ces femmes qu'il persécutait. Saoul en fut bouleversé.

Comment comprendre que le " Je suis " révélé à Moïse devienne aussi le
" Je suis " que Paul persécute ? Comment comprendre que le Créateur de tout ce qui existe devienne " l'Homme " ? Il faudra à Paul du temps de silence dans la nuit pour se remplir de la grâce de cette révélation. Et cela deviendra l'essence même de sa foi au Christ et de la nôtre.

Jésus, c'est moi!

On raconte qu'une petite fille se préparait à sa première communion avec tous les enfants de son âge. Alors que tous étaient préoccupés par les cadeaux et la fête que préparaient leurs parents, la petite se montrait plutôt réservée, sans perdre pourtant son visage épanoui. La catéchiste qui l'avait remarquée, lui demanda comment elle se sentait. Et celle-ci de répondre :
" Jésus, ce sera moi ! - Jésus, c'est moi ! ". Les enfants ont des intuitions qui nous désarment par leur simplicité et, souvent, par leur profondeur. C'est qu'ils sont réceptifs à la grâce. La fillette ne savait pas qu'elle venait de dire en quatre mots toute la révélation de l'Évangile.

" Jésus, c'est moi ! ". Non pas que nous puissions accaparer Jésus et le posséder comme une chose qui satisfasse nos désirs de pouvoir et de domination. On ne peut pas saisir Jésus car il est la liberté même. Mais nous pouvons lui ouvrir la porte de notre cœur de telle sorte qu'il renaisse en nous et qu'il nous comble de son amour. C'est ce que la petite fille espérait de sa première communion comme de toutes les autres qui suivront.


L'auteur est un jardinier accompli

" Si nous réfléchissions tous ensemble comme ça... finies les chicanes!
" Si tous les humains reconnaissaient cette grandeur divine en eux et chez les autres, s'ils reconnaissaient que leur être est tellement précieux pour Dieu qu'il a voulu s'incarner pour le combler de son amour, alors le monde serait différent de ce qu'il est. Mais, pour cela, notre monde devrait prendre le " chemin de Damas ", ce que j'appellerais " la route de la grâce ". Car, il faut bien le dire, comme Saoul sur le chemin de Damas, notre monde ne respire que pouvoir, massacres ou banalités.

Qu'est-ce que la mission, sinon manifester à toute l'humanité cette grandeur de l'être humain et ces liens qui nous unissent. C'est dire par notre propre personne que le plus petit et le plus pauvre est dans le cœur de Dieu. Que chacun puisse reconnaître, dans le secret le plus intime de son être, cet amour qui est au cœur de toutes les véritables tendres ses et dire : " Jésus, c'est moi ".

La route de la grâce

Pendant 37 ans, j'ai été missionnaire au Japon et j'y retourne cet automne. On peut questionner les raisons d'aller en mission dans un pays d'une telle culture, d'une forte conscience sociale, si développé économiquement et techniquement. En plus, on peut dire : " Ils ont leur religion, pourquoi les déranger et vouloir les 'convertir' ". Il est compréhensible de penser de cette façon si on voit la mission comme une oeuvre humanitaire, comme du prosélytisme religieux ou, simplement, comme la prédication d'une morale dite chrétienne. Mais la mission que propose l'Évangile est plus que tout cela.

On raconte que lors d'un voyage au Japon, M. René Lévesque, alors premier ministre du Québec, avait voulu rencontrer les Québécois vivant là-bas. Voyant que plusieurs missionnaires originaires du Québec étaient venus à cette rencontre, il avait affirmé : " Vous, les missionnaires, qui vivez parmi le peuple et connaissez la culture et la langue, vous êtes sûrement les meilleurs ambassadeurs de notre pays ". Beau compliment en effet, que méritent probablement plusieurs missionnaires. Mais notre mission dépasse de beaucoup cet aspect diplomatique.

La mission, c'est présenter le plus grand secret d'amour qui soit. C'est présenter la route de la grâce où chacun trouvera en lui comme chez les autres, la présence intime du Seigneur. Car en Lui, il n'y a pas de mur de séparation. Ceux qui sont dehors, étrangers, persécutés, dans les pays lointains, derrière les barreaux ou le voile de la mort, tous en Lui deviennent présents. Car Il est la vie de tous et chacun. En Lui, nous sommes vraiment frères et sœurs. Oui, comme l'avait saisi ma nièce, tout se tient. Tout se tient dans un unique amour qui veut vivre en nous et qui veut que nous lui ouvrions les portes de notre cœur.

Dans toutes les tâches que peut accomplir le missionnaire, sa présence ne sera que l'instrument pour susciter la rencontre avec ce Jésus que Paul lui-même, dramatiquement, a rencontré sur son chemin de Damas. Mission impossible si Lui n'était pas déjà là sur le chemin de la grâce.

* Originaire d'Acton Vale, il a été missionnaire au Japon (1960-1997), membre du Conseil central (1997-2003) et Supérieur régional au Canada (2003-2007). Il retourne au Japon à l'automne 2007.