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Ça se passe au Japon

La condition des travailleurs au Japon : vers une lente dégradation
Sawano Kôji (1)

Récemment, l’économie japonaise est passée par une période de faillites en série qui ont touché particulièrement le secteur des institutions financières. Concurremment, la récession a atteint un stage critique. On s’est mis à parler de l’éclatement de la bulle dans laquelle vivait l’économie japonaise, et surtout d’une nouvelle ouverture de celle-ci au monde.

La « première ouverture » avait eu lieu dans les années 1860. L’amiral américain Perry avait alors forcé le Japon qui vivait dans sa « bulle » depuis le 17ième siècle, à s’ouvrir au monde occidental. Aujourd’hui, les États-Unis poussent encore une fois un Japon placé au pied du mur à vivre une sorte de « Big Bang » économique. Dans ce nouveau départ, seules les entreprises japonaises ayant passé avec succès l’épreuve de la confrontation avec la concurrence internationale seront appelées à survivre.

Une logique implacable qui défavorise les travailleurs
En cédant aux demandes américaines, le Japon a adopté la logique implacable de la compétition exacerbée entre les entreprises, ce qui se traduit par l’adoption d’une série de mesures telles que: l’intensification du développement technologique, la planification intensive de la sortie de nouveaux produits, une diminution marquée des dépenses et une augmentation des revenus. Et pour atteindre le plus vite possible l’objectif visé, le premier moyen choisi est de réduire les dépenses en personnel. Ainsi, ce sont les travailleurs et les travailleuses japonais qui font les frais de cette politique d’ouverture.

Le gouvernement s’est même empressé de préparer un nouveau Code de travail qui, s’il est entériné, va permettre de réduire facilement les coûts relatifs à l’embauche du personnel, tout en portant assistance aux entreprises. Mais malgré cette dimension d’aide, la nouvelle loi va du même coup faire souffrir les travailleuses et les travailleurs.

Une nette dégradation des conditions de travail
En effet, pour diminuer les coûts à l’embauche, les compagnies accélèrent ce qu’on appelle ici la restructuration ou le laminage du personnel. Avec un nombre réduit de travailleurs, on projette d’augmenter quand même de façon sensible la production. Tout en faisant croître le nombre des chômeurs, on réclame donc des travailleurs qui restent en poste un haut niveau de dextérité technique et on leur impose un volume de travail accru. Dans les faits, cela oblige les travailleurs à faire du temps supplémentaire.

« Trop », c’est comme pas assez!
Comme le Code du travail limite le nombre d’heures supplémentaires, le nombre d’heures travaillées en surplus de ces heures supplémentaires ne peut être comptabilisé. Pour définir ces heures dont l’administration ne prend pas officiellement note, on s’est mis à parler communément de « temps supplémentaire offert en toute gracieuseté à la compagnie », en japonais sâbiçu zangyô. Zangyô peut être traduit comme la tâche restée pendante, ou qui reste à faire. Cela suggère de façon subtile que la réalisation de cette tâche dépend de la bonne volonté du travailleur impliqué. Quant au mot sâbiçu, il est emprunté au mot anglais « service », et n’est généralement employé en japonais que dans le sens d’un service commercial ou professionnel offert gratuitement à un client par une entreprise.

Du temps supplémentaire non payé
Ainsi, aucune rémunération n’est donnée pour ce travail accompli en plus des heures supplémentaires. Il arrive même de plus en plus souvent que du travail accompli en temps supplémentaire régulier ne soit plus considéré comme tel mais soit traité à toutes fins pratiques comme si c’était du sâbiçu zangyô. Ces façons de faire sont contraires au Code, mais l’administration publique ne manifeste pas du tout sa volonté d’exercer un contrôle serré de la situation. Ironiquement, c’est justement parmi les fonctionnaires des diverses administrations nationale et locales qu’on observe le plus de cas de sâbiçu zangyô.

Une exploitation sournoise
De plus, le Code révisé, pour ne pas dire amendé pour le pire, veut introduire de façon générale l’horaire flexible alors qu’il était jusqu’ici en vigueur seulement pour le travail de bureau. En clair, cela signifie qu’une fois les normes horaires établies pour toutes les tâches réalisées dans divers milieux de travail, la rémunération correspondra étroitement au travail attendu de la part du travailleur ou de la travailleuse, peu importe qu’il ou qu’elle réalise ce travail à l’intérieur ou non d’un laps de temps déterminé. Le principe actuel d’un horaire normal de travail, comme, par exemple, la base quotidienne des huit heures, se verra donc écarté. Conséquemment, on banalise et on généralise par la loi le sâbiçu zangyôi. Dès lors, le danger est très grand que le temps supplémentaire soit augmenté de façon généralisée .

Des contrats de travail de plus en plus précaires
Avec le nouveau Code du travail, les limites posées aux entreprises pour l’engagement de contractuels sont largement affaiblies et l’emploi de ces contractuels pour tous les secteurs d’activité pourra même devenir une forme d’embauche légalisée. De cette manière, les entreprises pourront confortablement conserver leurs travailleurs à salaire pour des périodes où cette main-d’oeuvre est recherchée, mais elles pourront facilement les mettre à pied lorsqu’ils ne seront plus nécessaires ou les remplacer par des contractuels. Le nombre de travailleurs contractuels est déjà en augmentation à un rythme rapide et si le nouveau Code du travail est mis en application, il croîtra sans doute encore davantage.

Et les jeunes dans tout ça ?
Dans de telles conditions, ce sont les travailleurs et les travailleuses, les jeunes en particulier, qui sont directement touchés et menacés. Les jeunes se voient confrontés à une plus grande compétition pour l’obtention d’un emploi qui, s’ils le décrochent, aura des chances de n’être qu’un emploi précaire de contractuel. Mais on exigera quand même de lui ou d’elle un haut degré de compétence technique. Sans compter le fait que les heures consacrées au travail seront de plus en plus longues, que l’horaire de travail sera de plus en plus flou, et qu’il risque d’y avoir de plus en plus de temps supplémentaire non payé...

Une résignation passive
Écrasés sous la pression et déstabilisés par le poids du travail, les jeunes deviennent vite vulnérables à une lourde fatigue, à la fois sur le plan physique et psychologique. Que ce soit dans les emplois où il s’agit d’un travail manuel simple ou dans les fonctions du secteur des services, on constate de plus en plus combien les jeunes travailleurs se sentent abattus et vidés spirituellement. Leurs conditions de travail ne leur laissent plus beaucoup de temps d’avoir une vie de famille ou avec les amis, et ils sombrent plus facilement dans le gouffre de la solitude.

Ce qu’on ignore nous fait-il du mal ?
Mais un malheur plus grand guette le jeune travailleur ou la jeune travailleuse: c’est tout simplement de ne pas se rendre compte, ou de ne pas vouloir se rendre compte qu’il ou elle vit dans un environnement de travail inhumain. Combien de jeunes travailleurs savent que le gouvernement se prépare à adopter un nouveau Code du travail ? Au Japon, il y a un proverbe qui dit: shiranuga hotokè :« celui qui ne sait rien peut se prendre tout de suite pour le Bouddha » ou, pour citer un autre proverbe dans notre langue, « Qui ne sait rien, de rien ne doute ! » Presque tous les jeunes travailleurs, évoluant dans une ambiance inhumaine de travail, se bricolent eux-mêmes un certain équilibre mental qui les aide à tout juste porter le quotidien. Et lorsqu’il leur arrive de s’ouvrir les yeux devant le mal et l’injustice dont ils sont l’objet, leur première réaction comportera souvent une crainte énorme de voir s’écrouler irrémédiablement cet équilibre, s’ils osent entreprendre un changement. Il faut pourtant oser l’espoir, en Celui qui peut tout! C’est ce que je souhaite à l’ensemble des travailleurs et travailleuses du Japon.

(1) Article de Sawano Kôji, prêtre diocésain de Hiroshima et accompagnateur national de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC). Traduction par Jacques Grenier, p.m.é., publié dans la Revue Missions-Étrangères d’août 1999. Jacques Grenier peut être rejoint à l’adresse suivante : jacques@mub.biglobe.ne.jp