Beau Honduras
par Eloy Roy, p.m.é.
Ce texte a été écrit pour marquer les 50 années de présence au Honduras des prêtres des Missions-Étrangères du Québec. L'auteur, Eloy Roy, a été au service de la mission à Choluteca, dans le sud de ce pays, entre 1963 et 1972.
Honduras, tu n'es pas petit, mais très grand dans mon coeur. Tu as été mon second berceau. Il y avait 26 ans que j'étais venu au monde dans mon pays du Québec, mais c'est en arrivant chez toi que je suis né au monde entier. Tu m'as vraiment ouvert les portes de l'humanité. À travers ton peuple, j'ai commencé à toucher une profondeur et une beauté de l'être humain dont je soupçonnais à peine qu'elles puissent exister.
Je croyais m'être débrouillé assez bien quand, ici et là, la vie m'avait montré ses cornes, mais lorsque je suis venu chez toi et que j'ai vu de mes yeux avec quelle douceur beaucoup de tes enfants absorbaient les durs coups de l'existence, quand j'ai connu leur infinie patience, leur rire mouillé de larmes, leur courtoisie, leur respect, leur savoureuse sagesse, leurs incroyables acrobaties pour se tirer des pires pétrins, leur sens profond du sacré, leur pittoresque religiosité, leur tendre affection envers la Virgencita et leur émouvante bonté à mon égard, j'ai compris tout de suite que j'aurais beaucoup de choses à apprendre de toi. On ne compte pas les fois où tes petites gens, sans le savoir, m'ont donné des leçons de vie plus précieuses que ce que bien de mes maîtres m'avaient enseigné.
On t'a collé, non sans raison, l'étiquette de pays pauvre, mais je veux que tu saches qu'il y a au moins quelque chose de bon au sujet des pauvres: ils ne peuvent pas se payer le luxe de porter des masques d'or pour cacher ce qu'ils sont. Chez eux on voit l'âme humaine à nu et on touche avec la main la vérité des personnes et des choses, qu'elle soit belle ou pas. Et c'est là que je crois avoir commencé à comprendre pourquoi Jésus les aimait tant: c'est qu'en eux il n'y a pas de fausseté, ou s'il y en a, il est tellement facile de ne pas trop s'y laisser prendre.
Lorsqu'à Choluteca, en 1963, je suis entré pour la première fois dans l'église aux vieux murs blancs et à l'allure de forteresse, je suis tombé de haut en lisant l'inscription gravée dans la magnifique pierre de la fontaine baptismale : « Année du Seigneur 1643 ». En un éclair je réalisai que toute une histoire de salut me précédait dans cette terre brûlante, et qu'elle avait déjà écrit plusieurs de ses chapitres au moment où Québec, la première ville du Canada, ne comptait encore que quelques ruelles et Montréal n'avait qu'un an de vie.
Je t'aime, Honduras, pour cette longue histoire et pour la beauté de tes paysages, aussi variée que celle de tes habitants. Je t'aime pour Copan, dont le mystère m'envoûte encore et me laisse sans parole. Je t'aime pour tes villages coloniaux heureusement libres de la ligne droite et de la tyrannie des maisons en forme de boîtes, où on se balance en hamac entre la calme solennité du passé et un présent qu'on quitterait volontiers pour un avenir plus clément, si on ne savait pas que ce rêve allait être frustré encore mille fois.
Je t'aime pour tes merveilleuses femmes qui, vers la fin du jour, revenaient de la rivière en portant comme une plume sur la tête l'énorme ballot de linge qu'elles venaient d'y laver. Je les revois plantées au coin des rues, droites comme des arbres, bavardant avec des copines pendant une heure peut-être, sans songer un seul instant à déposer sur le sol leur lourd fardeau.
J'avoue que je n'aimais pas le blé d'Inde, mais l'humble et chaude tortilla de farine de maïs que tant de fois et avec tant d'amour la main fraternelle de ton peuple m'invitait à partager, opéra en moi un miracle. Lorsque je découvris que depuis bien avant l'arrivée des chrétiens, tes enfants vénéraient le maïs comme le « Fils de Dieu », je compris qu'ils avaient su depuis toujours que Dieu était de leur chair et de leur sang.
À partir de ce moment, cette tortilla commença à m'apparaître tout doucement comme le don quotidien que Dieu faisait de lui-même à son peuple et comme un antique sacrement de son amour. Ainsi, manger une tortilla accompagnée d'une purée de haricots rouges et un peu de lait caillé, devint peu à peu pour moi le moyen ordinaire d'entrer en communion avec le Dieu fait hondurien et le peuple qui me la partageait. Depuis lors, le maïs et moi devînmes amis.
Je t'aime aussi, Honduras, pour ces créatures stupéfiantes qui m'apparaissaient comme des nains de dinosaures, et qui grouillaient partout entre les pierres jaunes et poussiéreuses de tes terres. C'étaient tes « garrobos », parents des iguanes, que Dieu dans sa grande bonté avait créés chez toi pour pourvoir en précieuses protéines tes braves voisins du Salvador.
Il y avait aussi omniprésentes entre tes cactus et tes buissons d'épines, sur le bord des routes, sur tous les poteaux et partout sous ton ciel, ces autres créatures d'un autre monde, plumes noires, crâne pelé et de couleur sang, qui portaient le nom de « zopilotes » ; elles étaient une merveille d'ingénierie écologique inventées par le Créateur pour te garder propre de toute pourriture (sauf, hélas, de celle de la clique de politiciens qui t'assassinent tous les jours).
Je garde un souvenir tendre de tes chevrettes espiègles qui grimpaient en riant dans les branches épineuses des jícaros pour en manger les fruits séchés.
Sous la sage direction d'un « cipote », je revois ces courageuses petites bêtes souvent attelées à des charrettes miniatures, tirer sur de longues distances des fagots de menu bois. L'enfant avait ramassé ces branches dans des terrains vagues et les avait coupées avec sa machette; maintenant, aidé de ses chevrettes, il allait les vendre aux chaumières pour le feu.
Et je revois aussi avec bonheur la démarche majestueuse de tes énormes et superbes boeufs blancs labourant les champs, ou tirant patiemment un chariot aux roues de grosses planches, chargé lourdement de tout ce qui peut être transporté sur cette terre.
J'avais perdu depuis plusieurs années le contact avec la gent canine et ma connaissance en « caninologie » avait considérablement régressé.
Mais toi, Honduras, tu n'as pas tardé à me remettre à jour lorsque j'ai découvert que les chiens et chiennes de ton territoire, en plus de pulluler, étaient d'admirables catholiques, toujours bons premiers à la messe, l'emportant de beaucoup en assiduité sur la plupart de leurs comparses à deux pattes dûment baptisés et confirmés (toutefois, avec l'assaut des sectes et les bénédictions de la C.I.A., je ne serais nullement surpris qu'une partie de cette pieuse clientèle soit maintenant devenue protestante).
Tu m'as appris à ne pas me faire de mauvais sang si, dans un de ces impossibles chemins de montagne, à des années-lumière de tout garage, ma vieille jeep tombait en panne.
L'expérience m'avait enseigné qu'au milieu de mes pires malheurs finissait toujours par apparaître un de ces anges en chapeau de paille et aux sandales taillées dans de vieux pneus. Il ne disait rien, observait longuement la chose malade, puis, par pure déduction et simple bon sens, donnait un coup de machette ici, un autre là, rafistolait une pièce mal en point avec un ou deux bouts de broche, et me remettait finalement en route en m'exhibant dans un immense sourire la splendide blancheur de toutes ses dents.
J'enviais les gens de ton peuple qui se jouaient des montagnes les plus escarpées en sautillant comme des lapins, alors que moi, les pieds ballants au-dessus de l'abîme et en m'agrippant désespérément à la crinière ou à la queue de mon cheval, je ne devais qu'à la miséricorde de Dieu de n'avoir jamais réussi à me casser quelques vertèbres ou à laisser ma peau au fond d'un ravin.
Avant de te connaître, je croyais dur comme fer qu'il était impossible qu'un petit contenant pût recevoir un objet plus gros que lui. Mais j'étais dans l'erreur. Car j'ai appris chez toi que lorsqu'un de tes vieux camions déguisés en autobus était plein comme un oeuf, c'était comme s'il était vide.
Les passagers avaient beau déborder par les fenêtres, on trouvait toujours le moyen d'en faire monter de nouveaux. Personne ne protestait. Tout le monde se rapetissait, se compressait, se ratatinait et, pour ainsi dire, se fusionnait pour faire place à quelqu'un de plus. Pendant ce temps, sur le toit on ne cessait d'entasser sacs, boîtes, paquets, valises, poules et parfois même un ou deux cochons bien ficelés qui se lamentaient à tous les saints du ciel. Ajoutons à cela une chaleur qui tournait autour des 50 degrés, et comme bouquet, une poche remplie de poissons dégageant une odeur de fin du monde... Évidemment, cela est peu de chose comparé à ce que rapporte la Bible. Elle raconte que dans l'arche de Noé prit place, outre la famille de Noé, un couple de toutes les bêtes sauvages, bestiaux, bestioles, reptiles, volatiles et oiseaux de chaque espèce. (Gn 7, 14-15). Mais si l'auteur de ces lignes avait été hondurien il aurait sûrement ajouté : « et dans l'arche de Noé il restait encore beaucoup de place ! »... Car chez toi il y a toujours de la place, même quand il n'y en a plus. C'est ainsi que j'ai vu des familles nombreuses, souvent très pauvres, ouvrir toute grande la porte de leur modeste demeure aux neveux, aux filleuls, aux orphelins qui étaient dans le besoin... Je te le dis, Honduras, ton coeur n'est peut-être pas grand comme la planète, mais en lui il y a de la place pour le monde entier !
C'est chez toi que j'ai appris l'abrazo de l'amitié, chaleureux, exubérant, tapageur ; dans mon pays, à cette époque, le quart d'un abrazo aurait surpris, amusé, gêné ou même scandalisé, tant on était habitué à ne se serrer la main qu'aux funérailles, dans les noces ou seulement au Jour de l'An.
J'ai aussi appris comme toi à indiquer les objets et les lieux avec un mouvement de la bouche plutôt qu'avec le doigt; c'est tellement moins fatiguant... J'ai même appris à dire "a la pucha!", juron d'indécence réduite qui, partout où j'ai mis les pieds sur la planète, m'a été de grande utilité pour soulager mon âme de ses sentiments les moins catholiques.
Cher Honduras, je te dois une fière chandelle pour tes vieilles gens, hommes et femmes, qui m'ont enseigné à ne pas me torturer à propos de la mort. Quand j'ai eu le privilège d'accompagner plusieurs de tes vieillards dans leurs tout derniers moments, j'avais l'impression qu'ils étaient en meilleure santé que moi et même qu'ils n'étaient pas fâchés de ce qui leur arrivait. Ils m'accueillaient de leur lit comme si j'avais été le bon Dieu en personne, la mine réjouie, les bras ouverts, les yeux pétillants. Ils buvaient mes paroles et semblaient savourer toutes mes prières. Ils acceptaient tout, croyaient tout, s'abandonnaient à tout. Je crois qu'ils étaient déjà rendus sur l'autre rive. D'ailleurs leur petit cercueil de planches fraîchement rabotées dans lequel ils allaient être enterrés et qui pendait gentiment au-dessus de leur lit, ressemblait plutôt à une barque qui les attendait pour les emporter vers le ciel. Or, à peine avais-je terminé mes bénédictions qu'ils étaient déjà partis, sans faire de bruit... C'est comme eux que j'espère moi aussi finir mes jours : accueillir la mort comme une amie, la laisser me prendre par la main et me déposer sur un nuage en direction du beau pays de Dieu.
Je sens encore des frissons lorsque je me rappelle la puissance avec laquelle tu chantais ton "Merci mille fois" ou ton "Béni soit Dieu" sous les toits de tôle brûlante de tes modestes chapelles de campagne, et j'ai toujours pensé que l'oreille musicale dont Dieu t'avait doté était la preuve que les anges n'étaient pas loin de toi, et même que beaucoup d'entre eux devaient vivre dans les hautes branches de tes grands arbres.
D'un certain JV, compagnon missionnaire à exemplaire unique, j'ai aussi appris de grandes choses...
J'ai appris, par exemple, que les enfants encore à la mamelle pouvaient être membres de la Croisade Eucharistique et recevoir la sainte communion au même titre que les adultes; qu'on pouvait être un bon prêtre et, à quatre pattes dans la poussière, jouer au chat et à la souris avec les petits; qu'on pouvait aussi être un arracheur de dents et un « sage-homme », diriger des fanfares, jouer de n'importe quel instrument de musique et enseigner la catéchèse à grand renfort de bouts de films collés ensemble portant sur des questions aussi essentielles au salut que les aventures de Mickey Mouse, la série finale de hockey, le chapelet en famille, les frères Max et les apparitions de Fatima... J'ai aussi appris qu'on pouvait avoir le physique d'un boxeur et un coeur d'enfant, conquérir l'âme des militaires les plus frustres, des prisonniers les plus retors et des gamins les plus insupportables avec une simple poignée de bonbons; inventer des histoires fantasmagoriques, les croire, puis les raconter sans sourciller comme parole d'Évangile. J'ai appris qu'on pouvait, à l'encontre des très sérieux règlements de Rome, courir aux quatre coins cardinaux pour célébrer à une vitesse supersonique (mais non sans piété et candeur) jusqu'à cinq messes dans la même journée, à la seule fin de rendre heureux d'humbles gens se mourant d'ennui dans leurs bleds lointains. J'ai appris, en outre, qu'on pouvait, sans aucun scrupule, piquer à des malheureux confrères draps, serviettes, caleçons, chemises, pantalons, nappes d'autel, soutanes, surplis, et autre menu fretin, pour en faire cadeau aux plus défavorisés...
De cet ineffable compagnon j'ai aussi appris qu'on pouvait allégrement ouvrir la voie du salut avec l'évangile de Jésus dans une main et des bâtons de dynamite dans l'autre, faisant sauter en l'air tout ce qui dans la géographie tourmentée du pays osait bloquer le passage à la sainte jeep du missionnaire.
Enfin, j'ai même appris que tout missionnaire est autorisé à être canonisé vivant lorsque certaines de ses « fans » (de toute évidence inspirées par l'Esprit) ne craignent pas de déclarer que c'est lui qui a écrit la Bible, et non pas le Pape ( ainsi que peuvent le prétendre certains ignorants...).
De tous mes autres compagnons j'ai appris encore beaucoup plus. J'ai appris que l'Évangile ne se proclamait pas seulement à la messe, mais aussi à la radio, dans les écoles, à travers la musique, le théâtre, le folklore, l'acrobatie, les arts du gymnase et du cirque.
J'ai su que l'Évangile était tout à fait chez lui dans les ateliers d'alphabétisation, dans les écoles techniques, au centre de formation d'agents populaires de la santé, dans les « laboratoires » d'herbes médicinales, dans les petites et grosses coopératives et les caisses d'épargne et de crédit, dans la promotion des techniques agricoles et de petites industries. J'ai appris que l'Évangile aimait que l'on creuse des puits, que l'on crée des sources de travail, qu'on s'efforce d'unir et organiser les travailleurs, qu'on se passionne pour la justice sociale et qu'on enseigne avec bonne humeur la philosophie, la théologie, la Bible, la spiritualité, la pastorale, la catéchèse, les sciences humaines, et l'art tout simple de prier et de vivre en Dieu... J'ai appris que l'Évangile c'était mettre la Parole de Dieu à la portée des gens simples et en faire de vrais petits experts en Bible, grâce à un excellent cours élaboré et animé par un confrère bibliste amoureux de la mission. C'était aussi bâtir en équipe, pour les derniers de la terre, des célébrations de la Parole comme instrument agglutinant et dynamisant de milliers de petites communautés assoiffées de justice, de liberté et de changements, non seulement à Choluteca et au Honduras, mais aussi dans beaucoup d'autres endroits de l'Amérique latine. J'ai appris enfin que l'Évangile n'était pas affaire de sacristie, mais avant tout action concrète de conscientisation, capacitation organisation, participation, promotion et libération d'un peuple.
J'ai appris que la Bonne Nouvelle d'un Jésus mourant sur la croix des esclaves pour nous saisir et nous entraîner avec lui dans la grande liberté des fils et des filles de Dieu, est une source d'énergie sans égale ; elle fait redresser la tête des écrasés de ce monde, leur redonne confiance en eux-mêmes, les revêt de force et de courage et éclaire d'espérance l'obscur horizon de leur vie. J'ai appris que cet Évangile nous presse à réaliser des actions concrètes, pacifiques sans doute, mais empreintes d'authentique audace prophétique. Par exemple, deux compagnons, en s'inspirant de l'Exode biblique, se sont lancés à fond dans une extraordinaire aventure libératrice, conduisant des centaines de familles d'une zone de sécheresse et de misère à une région sauvage, à l'autre bout du pays, là où elles purent s'établir sur des terres pleines de promesses et commencer une vie nouvelle. Un autre a quitté son Honduras bien-aimé pour aller prêter main-forte à l'Église du Nicaragua voisin qui avait choisi la liberté ; elle avait eu le courage de secouer le joug du tyran et s'efforçait de construire l'utopie. Elle fut prise entre deux feux et, finalement, a été battue par les armes, les dollars, la corruption et aussi, hélas, par la complicité de cette autre faction de l'Église qui aime tout contrôler. D'autres compagnons n'ont pas craint de bénir un grand mouvement populaire de récupération de terres publiques qui avaient été peu à peu accaparées par de grands propriétaires terriens. Appuyés par des militaires serviles et rapaces comme eux, les voleurs déguisés en patrons légitimes ont riposté; leurs fusils firent même des morts, mais un certain nombre de terres purent quand même être récupérées et elles ont été restituées au peuple auquel elles appartenaient. Ça n'a pas tout réglé, mais, d'un point de vue évangélique, il était de toute première importance que des gestes pareils soient posés. Il est possible, toutefois, qu'avec le temps ce genre d'action soit devenu plus ambiguë dès lors qu'une politique perverse s'est acharnée à la travestir en un nouvel instrument de corruption et d'oppression.
Quoi qu'il en soit, j'ai appris qu'en dépit des sabotages de la politicaillerie, sans aucun capital, sans pratiquement aucun appui, et malgré une énorme muraille d'opposition ou d'indifférence, il est possible d'arriver à changer des déserts en sources et des salines en vergers comme en témoigne aujourd'hui l'oeuvre gigantesque de l'Association San José Obrero.
J'ai aussi appris que l'Esprit de Dieu, qui souffle là où il veut, n'est pas enfermé dans les oeuvres des missionnaires ou dans ce qu'on a l'habitude d'identifier comme étant de l'Église. Il est à l'oeuvre aussi chez beaucoup de personnes qui ne croient pas en Dieu ou qui se tiennent à bonne distance de la religion: des hommes et des femmes intellectuels, des poètes, sculpteurs, peintres, journalistes, éducateurs, militants sociaux ; des personnes provenant de tous les secteurs de la société, qui cherchent, travaillent, combattent pour être fidèles à ce qu'ils croient au plus profond de leur être, et qui le partagent généreusement avec leur peuple.
J'ai connu certains hommes et certaines femmes qui rêvaient d'un Honduras simplement juste et humain et qui ont beaucoup lutté pour que ce rêve devienne réalité. Parmi eux les uns étaient chrétiens, les autres pas, mais le témoignage de tous et de toutes m'a toujours accompagné et m'inspire encore.
J'ai beaucoup appris de nos premiers Délégués de la Parole de Dieu, surtout de ceux dont les familles qui, en raison d'une tradition politique marquée par la terreur, étaient engagées depuis des générations dans des guerres de vendetta qui n'en finissaient plus.
Dans leurs sessions de formation, ces braves gens s'étaient jetés dans les bras des uns et des autres et s'étaient pardonnés de tout coeur. Ils l'avaient fait de façon spontanée et sans jamais plus revenir en arrière, après avoir découvert à la lumière de l'Évangile de Jésus que la réconciliation était la porte royale par où commençait le chemin de toute libération et le début d'une nouvelle création.
Je garde un souvenir ineffaçable de ce repas servi à des milliers de personnes lors de l'ordination épiscopale de notre confrère, Marcel Gérin, cet évêque génial, missionnaire dans l'âme, amusant et rusé, qui ne devait pas tarder à mettre la petite Église de Choluteca en orbite autour de la planète. Il y avait là une atmosphère de fête à tout casser. Une longue queue de personnes venues de la campagne s'était formée pour faire usage du microphone. Ils avaient tous et toutes une Bonne Nouvelle à annoncer, et ils se bousculaient pour nous dire tout joyeux comment eux-mêmes, leur petite famille ou leur communauté étaient passés de la mort à la vie avec le Christ ressuscité, grâce à la Parole de Dieu qui leur avait ouvert les yeux et le coeur, leur avait fait renoncer à leurs rivalités et les avait unis en un seul corps pour creuser un puits, ouvrir un chemin, construire une école, une chapelle ou un dispensaire, former un comité de citoyens indépendant des partis politiques fomenteurs de haines et de divisions, mettre sur pied une coopérative, profiter au maximum de l'enseignement à distance offert par les Écoles radiophoniques, créer une organisation de solidarité entre les paysans, etc...
Ils racontaient émerveillés comment leurs innombrables jeunes, qui étaient abandonnés et erraient sans but dans la vie, commençaient à être rassemblés, réveillés, mis en route par un autre infatigable compagnon missionnaire, admirable d'amour, de dynamisme, d'humour et de foi; ils ne tarissaient pas d'éloge pour ce grand mouvement qui déjà apportait une vie neuve à tous les projets des communautés naissantes.
Pressentant que les missionnaires canadiens ne seraient pas éternels chez eux, ils voyaient poindre dans cette jeunesse l'aube d'une Église qui bientôt aurait ses propres prêtres et serait hondurienne des pieds à la tête. Aujourd'hui, ils sont 25 jeunes prêtres du pays qui font la joie et la fierté de l'Église de Choluteca.
C'était ensuite au tour des femmes de proclamer tout haut comment, elles aussi, dans tout ce tourbillonnement de la naissance des petites communautés animées par la Bonne Nouvelle de Jésus, elles avaient été propulsées d'un état invétéré d'infériorité et de véritable esclavage à celui de protagonistes de premier plan dans la transformation de leurs familles et de leurs communautés. Ce jour-là, je vous assure, c'était la Pentecôte sous le toit incandescent du court de basket de l'ancien collège Goretti.
C'est en ce jour grandiose que j'ai pu plus que jamais apprécier la portée du travail patient et généreux de chacun de mes valeureux compagnons missionnaires. Ce travail devait fleurir et fructifier au cours des années soit à Choluteca, soit dans la Capitale, au petit ou au grand séminaire, à l'université, dans les moyens de communications (un confrère a semé le Honduras de stations radiophoniques destinées à l'éducation populaire, et il a même étendu son champ d'action dans plusieurs pays d'Afrique, via Rome et via satellite !). L'un est un as en administration et en construction, l'autre fonde et anime un centre de spiritualité de grand rayonnement dans les bois de pins de la haute Vallée des Anges ; un autre crée l'Institut national de la Famille, qui fait des merveilles ; un autre anime un petit centre international de formation missionnaire qui ne chôme jamais. On les retrouve partout ces confrères : au secrétariat des Évêques de la nation, dans les cathédrales, dans des paroisses de 50 000 à 90 000 paroissiens, dans des milliers de petites communautés, dans la brousse, dans les roches, dans les sécheresses, et même dans la guerre. Que dis-je, je le revois encore celui-là sur sa moto remuant ciel et terre pour que Amapala puisse un jour avoir son port de mer, et cet autre luttant à bout de bras pour que Choluteca ait enfin son aéroport.
Et puis, vint le déluge. L'ouragan Mitch s'est abattu sur le Honduras et l'a laissé en lambeaux. À Choluteca, avec leur évêque en tête, les braves missionnaires et une légion de volontaires se sont retroussé les manches et lancés à corps perdu dans un travail de titans pour secourir de larges pans de population plongés dans la détresse la plus totale. Ils ont reconstruit des milliers d'habitations, consolé des milliers de familles anéanties, redonné vie et courage à une multitude.
Tous les organismes d'aide internationale avaient les yeux tournés vers l'évêque, Réal Corriveau. Il était pour eux l'homme clé, celui à qui on pouvait se fier aveuglément pour que les secours venus de l'étranger soient acheminés là où les besoins étaient les plus pressants. Il a été pendant quelque temps le pont vivant entre le monde solidaire et les victimes du Mitch, tâche herculéenne dont il s'est acquitté avec une maîtrise et une efficacité dont on ne cesse de faire l'éloge. L'évêque a aussi travaillé avec un énorme enthousiasme à éveiller une nouvelle conscience par rapport à l'environnement afin qu'on apprenne à regarder la nature avec les yeux de Dieu, à la redécouvrir comme une mère blessée, à en panser les plaies, à l'écouter, à la protéger. Il a aussi contribué pour une bonne part à la récupération de la mémoire collective en publiant plus de vingt-cinq ouvrages d'écrivains, d'historiens en particulier, et en encourageant un grand nombre de chercheurs et d'artistes. On lui doit d'avoir mis sur pied un Institut à la fine pointe de l'éducation libératrice pour la formation intégrale et à un niveau supérieur des nombreux agents de pastorale du diocèse. Enfin, il a fait beaucoup d'autres choses, non seulement dans son diocèse, mais aussi au niveau du pays et de l'Amérique centrale.
Depuis peu, il est épaulé par Guy Plante, un autre confrère qui vient tout juste d'être fait évêque et qui sera appelé à lui succéder, en attendant que la houlette du pasteur soit remise à un évêque du pays. Il s'agit d'un homme remarquable pour sa sagesse, son esprit fraternel et son énorme capacité de travail. Il est théologien, fut formateur de centaines de jeunes prêtres et a touché à diverses pastorales. Il est très exécutif, mais avant tout un homme d'écoute et de consensus, profondément identifié au peuple qu'il est appelé à servir. Il se donne comme mission de laisser l'Esprit gonfler bellement les voiles de l'Église de Choluteca et amener son équipage à ramer ensemble et avec enthousiasme dans le sens du Royaume. Enfin, ces deux évêques ont été de tous les combats avec leurs compagnons missionnaires, avec les jeunes prêtres du pays, avec l'innombrable légion de laïques engagés, avec les irremplaçables religieuses du Québec et du Honduras: Filles de Jésus, Soeurs du Saint Rosaire, Messagères de l'immaculée, Soeurs de la Sainte-Famille, petites soeurs de Marilam ; avec les prêtres associés des Missions-Étrangères et les laïques missionnaires provenant de différents pays. En jeep, en camionnette, en moto, à cheval, en mule ou à pied, suant à grosses gouttes jour et nuit, et chantant chaque jour : « Élevons notre coeur ! » et « Rendons grâce au Seigneur notre Dieu ! », ils se sont tous et toutes dépassés pour mettre au monde un projet d'Église générateur de dignité et porteur de libération.
Tout cela s'est réalisé parfois à tâtons, le plus souvent en courant vers l'avant, mais quelque fois aussi avec des retours en arrière ou de brusques coups de freins. On s'est parfois heurté, on s'est même trompé. Mais chacun a toujours essayé de donner le meilleur de soi-même au milieu de conditions souvent pénibles et de situations pas toujours très claires. Faut-il s'étonner qu'une oeuvre aussi immense se soit réalisée avec quelques soubresauts ? Jésus nous avait prévenus : il n'y a pas d'accouchement sans douleurs (Jn 16, 21-22).
J'ai beaucoup appris. C'est au Honduras que j'ai eu mes premières leçons pratiques de politique et suis tombé en amour avec l'histoire, qui est la clé d'accès à la compréhension d'un peuple. Pour la première fois de ma vie, j'ai mis les pieds dans une ambassade. Jamais auparavant je n'avais vu de près le Président d'un pays. Jamais non plus je n'avais imaginé ce que je verrais par la suite : la vie de toute une nation prise dans les tentacules d'une bureaucratie gouvernementale aussi démesurée qu'insatiable; une multinationale toute-puissante faisant partout la pluie et le beau temps, et l'ambassade d'un grand pays très bien connu menant par le bout du nez un peuple et son gouvernement. J'ai constaté avec stupéfaction comment il semblait normal de voir la justice croupir en prison et l'injustice s'amuser comme une folle dans les rues, dans les tribunaux et à chaque échelon du pouvoir.
L'histoire m'a enseigné que, plus que les religions aliénantes, c'est la faim vorace de richesse et de pouvoir qui est l'opium des peuples et la cause de toutes les injustices et de toutes les misères. Car, au début, ce n'était pas la pauvreté du pays qui était le problème fondamental du Honduras, mais les grandes quantités d'or et d'argent dont ses entrailles regorgeaient. Cet or a fait tourner la tête du Honduras, l'a intoxiqué et a, pour ainsi dire, entravé son «développement durable » dès sa naissance. Prenant goût très tôt à l'enrichissement rapide, le pays n'eut plus de patience pour les constructions porteuses de vie, celles qui, comme les arbres, se développent non pas d'abord par ce que l'on prend à la terre, mais avant tout par ce que l'on y sème. Cette soif d'enrichissement rapide a fait avorter les plus généreux efforts qui, au cours de l'histoire, n'ont pourtant pas manqué pour faire du Honduras une république prospère, véritablement libre, souveraine et indépendante. Elle a mis en pièces toute velléité d'édifier une société qui serait régie par un corps de lois justes et raisonnables. Elle a transformé chaque Hondurien en ennemi des autres Honduriens. Elle a favorisé la terreur, la dislocation des familles, la prostitution, l'alcoolisme, le jeu, les vices, la contrebande, les trahisons de toutes sortes, les mafias et les meurtres, en un mot, le monde où la seule loi c'est d'en avoir aucune et où la vie vaut moins que rien. Bref, elle a couronné comme moteur de la vie l'avidité qui est la racine de tous les maux.
Il n'est pas un seul malheur dans l'histoire du Honduras qui n'ait germé dans les galeries souterraines des mines d'or et d'argent de ce pays, depuis les coups d'État à répétition, l'aliénation progressive des richesses nationales à des intérêts étrangers, la corruption légendaire des dirigeants et le trafic de drogue, jusqu'au fléau moderne des maras qui ensanglantent et tiennent le pays en otage, pendant que, pour survivre, des centaines de milliers de Honduriens choisissent de fuir vers la clandestinité, là où ils tenteront de cueillir en tremblant les miettes qui tombent de la table de l'Empire américain, s'estimant chanceux de ne pas avoir été pincés, repoussés, torturés, violés, mutilés ou tués comme des centaines de leurs semblables au moment de franchir la frontière du « paradis ».
J'ai vu que l'Indépendance du Honduras est restée à mi-chemin, parce que, dès sa naissance, la République s'est refusée à partager les terres des anciens seigneurs entre tous ses habitants. La majorité du peuple soi-disant libéré s'est retrouvée sans rien. Toujours privés d'un minimum pour s'arracher la vie, la plupart des Honduriens continuent jusqu'à ce jour à être des étrangers dans leur propre pays ; ils n'ont aucun pouvoir réel, leurs droits les plus élémentaires leur sont niés et leurs chances de jouir un jour d'une démocratie décente sont pratiquement nulles.
Et j'ai aussi compris qu'une Réforme agraire ne consiste pas seulement à distribuer des terres...
Annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus de Nazareth à un peuple admirablement humain comme celui du Honduras, mais en chute libre dans un puits apparemment sans fond, requiert de l'Église qu'elle descende dans l'abîme avec lui, en partageant sa croix et en l'accompagnant jusqu'au Calvaire avec un indomptable esprit de résurrection. Le défi est surhumain. Les disciples du prophète de Nazareth ont le droit de ne pas avoir toujours envie de se faire crucifier.
Le moyen de s'en tirer c'est de revenir tout doucement à la vieille séparation entre le corps et l'âme, l'esprit et la matière, la religion d'un côté, le socio-économique et le politique, de l'autre. Autrement dit, se réfugier de nouveau dans le religieux en laissant tout le reste au diable, comme ça se faisait encore tout récemment quand l'Église aimait se voir comme un monde de pureté au-dessus des souillures de la chair, de la matière et des affaires. Séparer le Christ en deux, ce serait le crucifier une fois de plus.
Bien sûr, il y a les traditions et la culture ; il y a des vérités qu'on ne peut pas se permettre de relativiser, mais j'ai pu constater en cours de route comment même les plus grandes traditions qui forgent l'identité d'un peuple, peuvent, à certains moments de l'histoire, se retourner contre ce peuple et bloquer son avenir. Jésus lui-même n'a pas hésité à bousculer bien des coutumes de son pays, bien des croyances, des traditions sacrées et des vérités considérées comme absolues, pour débroussailler au peuple qu'il aimait le chemin d'un avenir « durable », pour employer un terme à la mode.
Le Honduras est à la fois une merveille et aussi, hélas, une grande douleur. Mais un phénomène qui se produit chaque année dans le sud du pays me dit qu'il faut toujours espérer. En avril, juste avant les premières pluies de mai, au moment même où la sécheresse longue de six mois atteint son zénith, beaucoup d'arbres très grands, puisant l'eau de je ne sais quelle profondeur, se couvrent de la façon la plus inespérée d'une masse de fleurs d'une éblouissante beauté. Ce phénomène, qui m'a toujours étonné, a laissé gravée dans mon coeur la conviction profonde que ces grands arbres qui fleurissent en pleine sécheresse, juste avant l'arrivée des pluies, sont l'image même du peuple du Honduras. Ce peuple en grande partie sans terre, sans eau, sans pouvoir, sans argent, sans rien, ce peuple, par je ne sais trop quel miracle, tient encore debout, s'accroît sans cesse et ne manque jamais, au milieu de ses nombreuses tribulations, de toujours produire de magnifiques fleurs.
C'est au Honduras que j'ai commencé à me convertir au peuple, à me sentir peuple, à me faire peuple, tout au moins dans mon âme... J'étais plus que personne un enfant du peuple, mais j'en avais été « séparé » pendant des années, afin de mieux apprendre, selon les canons de l'Église, à devenir un bon prêtre de Dieu et un grand missionnaire... Mais mes retrouvailles avec le peuple, qui se sont opérées au Honduras dès mes premières années de sacerdoce, m'ont obligé peu à peu à réviser un tas de certitudes qui étaient devenues comme des piliers dans ma vie. Car à force de chercher à voir les choses à partir du peuple, avec les yeux et le coeur du peuple, et non plus à partir des livres, ni d'un quelconque pouvoir divin, ou d'une sorte de puissante corporation qui serait propriétaire de la vérité, il était normal que je perde bien de mes sécurités et que je me retrouve bientôt nu et sec comme un arbre du Canada au mois de novembre... Ma santé, qui n'avait jamais été très bonne, ne tarda pas à m'abandonner. J'ai donc dû me retirer de ce Honduras que j'aimais, mais qui était fait pour des êtres moins fragiles que moi. Toutefois, au bout de quelques années, j'ai senti de nouveau la piqûre et suis parti vers d'autres horizons.
Dès mon arrivée dans une fascinante terre lunaire, au nord-ouest de l'Argentine, près de l'héroïque Bolivie, je me suis rangé résolument du côté du peuple, bien décidé à marcher avec lui, et non pas à côté ou au-dessus de lui. Le trésor accumulé au Honduras, je l'ai investi dans une culture autochtone millénaire, chez les mineurs, dans les groupes qui militaient pour les Droits des personnes et des collectivités, dans la cause hautement explosive des 30 000 disparus de la Dictature, et dans une Église de petites communautés dans lesquelles les pauvres et leurs amis se sentaient importants.
Quand les gens me demandaient d'où me venait cette faiblesse pour le petit peuple et pour sa liberté, je leur disais qu'elle remontait à trois sources. Première source: mon pays d'origine, où le peuple dont je suis issu a souffert pendant deux siècles une situation d'oppression ou de marginalisation de la part d'une nation qui lui était étrangère, et qui rêve de s'en libérer une fois pour toutes, soit en remodelant radicalement la Constitution du pays, soit en s'en séparant pour de bon. Deuxième source: les communautés rurales du Honduras.. "Du Honduras?"... « Oui, du Honduras ». Et de leur raconter des choses comme celles que je viens d'écrire dans ces pages. Troisième source qui, en fait, est la plus profonde : l'Évangile d'un Jésus qui ne fut pas un homme d'académie, un homme du temple ou un homme de pouvoir, mais un homme du peuple dont la liberté et l'esprit me fascinent, et que j'aime de toute mon âme.
Enfin, lorsque, après de nombreuses années et quelques bosses, je me suis retrouvé dans le nord-est de la Chine, entre la Sibérie et la Corée, et que mes sympathiques amis chinois, grandis dans l'athéisme - mais non pour cela moins bons ou moins curieux - me posaient des questions sur le christianisme, je leur racontais simplement ce que j'avais vécu au Honduras et comment cette expérience m'avait aidé à comprendre l'Évangile de Jésus. Je leur disais que c'était au Honduras que j'avais connu Jésus, un Jésus qui parle espagnol, porte un chapeau de paille, marche dans des sandales faites de morceaux de vieux pneus et qui vit dans les yeux cristallins du bon peuple hondurien, surtout dans le coeur de ce peuple capable de faire de grands pas en avant malgré les sécheresses, les ouragans et bien d'autres fléaux.
Quand j'étais au Honduras, je n'avais pas très clairement conscience de tout ce que je suis en train d'écrire. J'avançais à tâtons moi aussi, en tâchant de suivre mon intuition et en m'en remettant à la grâce de Dieu.
Sans m'en rendre compte, je me suis certainement donné parfois des airs stupides de grandeur, ou peut-être ai-je cédé par ci par là à un paternalisme facile, juste pour faire plaisir à mon ego. Pour ces péchés, et des milliers d'autres, je demande pardon de tout coeur à mes bons amis honduriens, dont je sais du reste qu'ils m'ont déjà tout pardonné. J'avoue qu'il m'est arrivé à quelques reprises d'avoir envie d'envoyer promener dans la stratosphère les gros chiens au regard sournois ou ces autres, plus petits mais au museau impertinent, qui envahissaient le sanctuaire de l'église et me barraient le chemin lorsque je devais aller donner la communion aux fidèles. J'ai même prêché des choses que personne ne comprenait en haussant peut-être un peu trop le ton de ma voix, ce qui en impressionnait plusieurs et pouvait leur faire penser que j'étais fâché, alors qu'en réalité je me laissais emporter par mon enthousiasme et me battais seulement contre mes propres moulins à vent. Il est vrai que je me suis un peu trop empressé à effectuer certains changements qu'en réalité aucune urgence ne justifiait vraiment, mais seul Dieu sait quels noirs projets peuvent inspirer à une âme sensible des nuées de chauves-souris utilisant le dos d'un maître-autel comme base d'opérations... Je n'ai surtout pas toujours été un homme de dialogue, parce que, dans ma culture, on ignorait absolument qu'une telle chose puisse exister. J'admets aussi à ma courte honte que, même si la ponctualité est loin d'être mon charisme, j'ai encore beaucoup de problèmes avec l'heure des latinos... Enfin, je croyais sincèrement m'être converti à l'eau bénite, dont on m'avait appris qu'il fallait en boire un peu tous les jours pour chasser les démons de notre corps, mais, hélas, pour le plus grand plaisir de ces derniers, ma conversion n'a pas été plus profonde que la racine des semences jetées sur la pierre... Ça a mieux marché, cependant, avec les « santitos » ; j'ai appris à les aimer tendrement, mais pas vraiment leurs perruques...
Si, durant les quelques années que j'ai vécu au Honduras, j'ai pu servir le Royaume de Dieu avec un peu de créativité, je le dois à Dieu qui m'a accordé le privilège unique - maintenant je le vois clairement - d'accompagner de très près notre confrère, le bon évêque Marcel Gérin au cours des huit premières années qui ont suivi la création de l'Église diocésaine de Choluteca. Grâce à l'indéfectible confiance que cet évêque et ami m'a manifestée pendant ces années, j'ai joui d'une liberté de penser et d'agir comme je n'en avais jamais connu avant, et comme jamais je n'en connaîtrais par la suite. Et ce ne fut pas un mince miracle que ce saint homme m'ait supporté aussi longtemps à ses côtés.
Je suis maintenant de retour au Québec où, 50 ans en arrière, l'Église catholique faisait la pluie et le beau temps.
Elle passait pour une des Églises les plus dynamiques du monde et elle exportait des missionnaires jusqu'aux derniers recoins de la terre. Aujourd'hui, cette même Église du Québec ferme ses temples un à un et les met en vente... Ici et là on entend chuchoter que ce qui meurt, ce n'est pas l'Évangile lui-même, mais les supports extérieurs sur lesquels l'Église avait l'habitude de s'appuyer pour évangéliser le monde. On se console donc en pensant que la fermeture de ces beaux édifices religieux ne marque pas la fin de l'Église, mais seulement la fin d'une « certaine manière » d'être Église. Il semblerait que l'Évangile quitte les cloîtres dont il était prisonnier, tout comme Jésus quitta son tombeau pour ressusciter et rayonner d'une autre manière, moins visible mais plus puissante.

Quoi qu'il en soit, jusqu'à ce jour, les signes d'une vie nouvelle pour notre Église sont encore loin de courir les rues. Alors je me mets à penser à l'Église du Honduras, qui est maintenant en plein essor; un jour, elle pourrait subir le même sort que l'Église actuelle du Québec, à moins qu'elle n'apprenne de nos erreurs et retienne ceci : le peuple n'est pas fait pour l'Église mais l'Église pour le peuple, et le cléricalisme, le pharisaïsme, la vanité et l'autoritarisme des hommes d'Église et du système qu'ils ont institué, est un grave cancer et le plus grand obstacle à l'Évangile de Jésus-Christ. Enfin, une Église qui a peur de la liberté des personnes et la juge une menace à ses prétentions ne peut que mourir d'asphyxie.
Et maintenant, allons jouer, car c'est la fête. Une grande fête. On rase le poil d'un petit cochon et on l'enduit de graisse. On le lance au milieu d'un tas de gens formant un cercle serré. Le petit cochon se débat comme un diable pour s'échapper du cercle en essayant de se faufiler entre les jambes des joueurs. On tente bien de l'attraper, mais il glisse entre les mains comme une anguille gluante. On le poursuit. Mille fois on l'attrape, mille fois on l'échappe. À la fin, celui ou celle qui réussit à le saisir en devient l'heureux propriétaire, et le petit animal va finir en rôti sous les dents de la famille et des amis du gagnant. Il y a aussi le poteau « encebado » : un poteau d'environ 12 mètres de haut, bien lisse, enduit de graisse et d'huile comme le petit cochon. Le jeu consiste à grimper dans ce poteau glissant et tenter de s'approprier la petite bourse d'argent qui a été fixée à son sommet. Tout le monde veut l'argent, et tout le monde (seulement les gars, bien sûr) se jettent à l'assaut du poteau. Beaucoup s'essaient, mais un seul réussit, et seulement après avoir manqué son coup bien des fois et recouru à des tas de trucs. Nous avons là la version hondurienne du supplice de Tantale, un spectacle qui remporte toujours un très vif succès auprès du peuple qui s'ébaubit. Et puis il y a aussi le rodéo et la corrida de petits taureaux, de grosses vaches et de veaux fringants. Et le spectaculaire taureau de feu (toro fuego), un jeu très ingénieux et un peu dangereux de pétards et de feux artificiels montés sur une forme de taureau en fil de fer qui, lorsqu'on l'allume, n'imite que trop bien l'animal en furie.
Enfin, il y a les « bombes de tonnerre », et les fameuses courses à cheval, la course à rubans et la course au canard, dans lesquelles on fait étalage d'adresse époustouflante. Le tout au son étourdissant de « rancheras » nasillardes et sirupeuses, folles et passionnées. Car le Honduras sait s'amuser et célébrer. Place donc aux jeux, aux guitares, aux violons et à la caramba, et célébrons avec grand tapage les cinquante années pendant lesquelles nos frères des
Missions-Étrangères du Québec
ont marché joyeusement au milieu du bon peuple du Honduras !
Ce voyage jusqu'à maintenant a été tout à fait merveilleux, même avec ses turbulences. Le temps a filé sans qu'on s'en rende compte. On dirait qu'on vient à peine de commencer. En réalité, ce que l'on a fait n'est rien à côté de ce qu'il reste à faire. Pour un pauvre qui réussit à se mettre à flot, dix autres coulent à pic. Tant qu'il y aura un pauvre, la grande aventure missionnaire devra continuer. Notre coeur, cependant, déborde d'espoir, car nous savons que "les faveurs de Dieu ne sont pas finies, ni épuisées ses miséricordes; chaque matin elles se renouvellent, grande est sa fidélité"(Lam 3, 22-23).