« Depuis cinq ans, je me préparais à me rendre au Mexique pour les visiter! »
- Clément Bolduc, p.m.é.*
En février 2005, Clément Bolduc, p.m.é., engagé dans une présence missionnaire auprès des travailleurs saisonniers mexicains au Québec, réalise un rêve : aller rendre visite aux familles de ceux qui viennent travailler sur les fermes du Québec.
Entrevue faite par Jocelyne Dalpé, directrice du Service de l'Animation missionnaire
Clément Bolduc, quel était votre but en allant au Mexique?
L'objectif premier de ce voyage au Mexique était de rencontrer les travailleurs sur leur terrain. Au Québec, ils sont sur le terrain du producteur agricole, sur une terre étrangère. Je voulais les rencontrer sur le terrain de leur propre famille. Là-bas, je me suis laissé accueillir par ceux qui ont un cœur plus grand que leur maison. Je voulais aussi rencontrer les épouses de ces travailleurs, pour les écouter et pour échanger avec celles qui vivent sans leur conjoint durant six mois par année et quelque fois même plus, car le temps de séjour au Québec peut souvent se prolonger.
Y avait-il un autre objectif à votre séjour?
Oui, j'avais en tête de m'approcher des autorités de l'Église mexicaine. Pourtant je n'avais pas de contact direct. Or, grâce aux travailleurs qui me faisaient connaître le pasteur de leur paroisse, j'ai pu finalement rencontrer trois vicaires généraux, personnages qui sont les bras droits des évêques. J'ai réalisé des entrevues avec les vicaires de Puebla, de Tlaxacala, et de Atlacomulco, diocèses où la population est en grande partie rurale.
Quelles furent leurs réactions?
Bien sûr, au départ, ces messieurs semblaient un peu surpris de ma visite car j'étais pour eux un inconnu. De part et d'autre, nous réalisons un service missionnaire et pastorale, et c'est à ce niveau-là que nous avons partagé amicalement. En considérant que de nombreux pères de famille partent par milliers vers le Nord chaque année, il nous est apparu convenable que quelques pasteurs mexicains puissent aussi les y accompagner. Apparemment, cette perspective leur apparaissait comme un peu moins réaliste, car, me disaient-ils, leurs prêtres ont déjà beaucoup de travail dans les paroisses et dans les séminaires. Toutefois, une porte est restée ouverte. Certains vicaires généraux ont même manifesté le désir de venir visiter les travailleurs au Québec. Des douze prêtres rencontrés, trois m'ont manifesté leur désir de suivre leurs concitoyens en exil à l'étranger.
Parlez-nous de l'accueil des travailleurs mexicains sur leur terrain...
Au cours de l'année 2004, j'ai diffusé la nouvelle concernant mon intention d'aller au Mexique au début de l'année 2005. Je n'ai pas été en mesure de préciser d'avance lesquels de ces travailleurs j'irais visiter chez eux, car, sur les fermes du Québec, j'en connais des centaines. Pourtant, il y avait certaines familles que je voulais absolument rencontrer. Parmi celles-là, une famille en deuil de Féliciano, décédé au Québec à la fin octobre 2004. Je me suis donc tracé un itinéraire qui se déroulait au jour le jour, et chaque famille apprenait ma visite la veille de mon arrivée. Dès que j'annonçais ma venue, les familles préparaient une place de choix pour me recevoir, laquelle était souvent la chambre des parents. Cela me rendait mal à l'aise.
Mais eux étaient décidés et inutile de discuter. L'accueil était merveilleux. De plus, au fur et à mesure de mon séjour, les gens observaient mes habitudes et mes besoins. C'est ainsi qu'ils ont constaté que j'aimais les fruits. Alors quand j'allais d'une famille à l'autre, celle qui venait de me recevoir prévenait la nouvelle famille d'accueil en ces termes : « N'oublie pas, le Père Clément aime les mandarines, l'eau fraîche et les papayes. » Ils voulaient à tout prix que je reste en forme!
Est-ce que les épouses avaient des questions à poser sur les conditions de travail de leur mari au Québec?
Quand j'arrivais dans une famille, la conversation devenait très animée dès le début. Les épouses me confiaient qu'elles se passeraient bien de ces départs répétés et prolongés.
Heureusement, disaient plusieurs d'entre-elles, quand ça devient nécessaire, nous recevons du soutien de la grande famille et des voisins. « Est-ce que mon mari a déjà été malade là-bas? Comment ça se passe à ce moment-là. Ne risque-t-il pas de nous oublier un peu face aux nombreuses occasions de « déviations » ? Et toutes disent : « Cet éloignement est malheureusement nécessaire, car c'est le seul moyen d'avoir un revenu dont la famille a absolument besoin. » À partir de mon expérience de sept ans auprès de leurs maris travailleurs, j'ai été en mesure de répondre à la plupart de leurs questions. Il semble que la confiance a pu grandir chez ces femmes qui savent maintenant que je suis là, toujours disponible, si quelque chose d'inquiétant se présentait.
Et les enfants, comment voient-ils cela que leur père soit absent depuis plusieurs mois chaque année?
Chez les enfants, il est possible d'observer ceci : quand le lien est déjà amical entre les enfants et leur père, cette harmonie continue, même à distance, par les contacts se réalisant régulièrement au téléphone. Par contre, si les liens sont difficiles et très ténus, les risques d'éloignement progressif sont plus présents.
Parlez-nous de cette femme qui a perdu son mari ...
Oui, cette famille a vécu une réalité tragique car Féliciano, décédé au Québec, n'est jamais revenu à la maison. À ces gens, j'ai voulu exprimer notre sympathie. Je tenais à rencontrer cette veuve pour connaître ses besoins et témoigner que nous avions été touchés par le regrettable événement. De façon imprévue, j'ai vu naître un nouveau lien d'amitié entre la famille en deuil et le travailleur saisonnier qui m'a conduit auprès de la veuve de Féliciano.
Votre souhait?
Les travailleurs saisonniers mexicains, ce n'est pas seulement de la main-d'œuvre. Ce sont des personnes ayant une culture, des richesses, une foi... Je souhaite qu'il y ait un regain de solidarité, d'ouverture par rapport aux travailleurs et qu'on ne se prive pas de s'approcher d'eux. Bien sûr, je souhaite qu'un prêtre mexicain soit ici pour accompagner ses compatriotes.
Ce qui fait obstacle à notre rencontre ici avec les Mexicains, c'est notre rythme de vie rapide, nos tâches, notre style de vie, notre manque de sensibilité sans parler de la langue qui n'est pas la nôtre. On oublie trop souvent que nous avons des trésors autour de nous. Pour moi, cette démarche de visiter les Mexicains sur leur terrain, ça été comme une expérience de visitation, de rapprochement. Des rendez-vous de l'Esprit, il y en a sur les fermes du Québec et au Mexique dans les maisons des travailleurs qui sont à nos portes.