La Société des Missions-Étrangères / Nos destinations / Canada

DU DÉCOURAGMENT À L'ESPÉRANCE
Trois ans à l'animation missionnaire au Québec
(extrait de la revue d'avril 2006)

Propos de Robert Bigras, p.m.é.(1), recueillis par Christophe Guillemaut

Après 22 ans de mission au Honduras, Robert Bigras se retrouve au Québec en 2003 pour une année sabbatique à la suite de laquelle il pense repartir en mission à l’étranger. Contre toute attente, la Société des Missions-Étrangères lui propose de faire trois années d’animation missionnaire au Québec. Il va ainsi redécouvrir la réalité de l’Église d’ici.


Robert Bigras, p.m.é., en compagnie de Nelson Nuñez, curé d'Orucuina à Choluteca au Honduras.

Comment a commencé votre travail à l’animation missionnaire?

Depuis mes débuts avec la Société des Missions-Étrangères, c’était la première fois que j’étais impliqué en animation missionnaire. J’avoue avoir été un peu déçu lorsqu’on m’a demandé ce service. Je terminais une année sabbatique au Centre de spiritualité Manrèse à Québec. J’avais suivi une formation sur la spiritualité ignacienne avec les Jésuites et je pensais retourner immédiatement au Honduras. Face à cette demande, je fus surpris et peu attiré par cette nouvelle perspective. Pourtant, après quelques jours de réflexion, j’ai eu envie de reprendre contact avec l’Église et la réalité sociale de mon pays d’origine et je me suis dis que j’allais également rendre service à la Société. J’ai donc accepté et je me suis alors retrouvé face à un autre problème : que vais-je faire? Je me sentais découragé face à la situation du Québec. Comme je ne voulais pas me limiter à faire de la prédication, mon idée a été de me servir de mon expérience au Honduras pour faire quelque chose d’autre ici. Là-bas, j’étais impliqué à l’Université Nationale de Tegucigalpa avec des jeunes étudiants dans la vingtaine. Je me promenais sur le campus pour les écouter et tenter de les réunir en formant des petites communautés. C’est finalement ainsi que nous avons bâti la pastorale universitaire auparavant inexistante. Les jeunes réfléchissaient par petits groupes sur leur responsabilité en tant que chrétiens et futurs ingénieurs dans leur société. Je me suis dis que j’allais faire la même chose ici et je suis donc allé me promener à l’UQAM pour me mettre dans l’ambiance et voir le milieu étudiant d’ici. J’ai approché les personnes qui s’occupent de la pastorale en leur proposant mes services mais il n’y a jamais eu de suite.

Alors comment avez vous fait pour entrer dans le milieu étudiant?

Un confrère m’a mis en contact avec la Jeunesse Étudiante Chrétienne (JEC). J’ai pris un repas avec des membres de ce mouvement pour leur expliquer mon point de vue et leur proposer mon aide. Ils m’ont tout de suite accepté, ce qui m’a permis enfin d’accéder au monde étudiant. J’ai pu rencontrer la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC), le Mouvement des Travailleurs Catholiques (MTC), le Mouvement International d’Apostolat des Enfants (MIDADE) et le Mouvement des Étudiants Chrétiens du Québec (MECQ). De cette façon, je me suis fait une bonne idée de la situation. Tous les mardis, je participais à la réflexion sur l’action de la JEC dans ses divers lieux d’implication, comme par exemple à l’école secondaire d’Oka. J’ai participé à une rencontre de fin de semaine où étaient réunis les mouvements d’action catholique JEC, JOC, MTC et MIDADE afin de voir comment il serait possible de travailler ensemble. Ma première surprise fut de découvrir l’ignorance des jeunes d’ici face aux questions religieuses. Ils ne connaissent ni l’Église ni son fonctionnement. La plupart ne savent même pas ce qu’est un évêque. Par contre, ils sont pleins de bonne volonté et ils ont envie de s’impliquer dans les questions de justice sociale. La mission de la JEC n’est pas évidente, car il n’est pas facile de s’affirmer comme chrétien dans le contexte actuel de la société québécoise. Face à cette situation, l’exemple de Madeleine Delbrêl et de son engagement dans des milieux très hostiles à la foi est inspirant (2). Ma présence d’animateur missionnaire à la JEC a duré un an et je suis content de cette expérience. C’est une équipe de gens généreux, fraternels, préoccupés par la justice sociale et qui font beaucoup d’efforts pour le milieu étudiant.

Après ce premier contact avec la réalité du Québec, comment s’est poursuivie votre démarche d’animation missionnaire?

J’ai été amené à donner mon témoignage à Radio Ville-Marie où j’ai fait part de ma disponibilité pour l’animation missionnaire. C’est ainsi qu’un couple missionnaire de Châteauguay m’a contacté. Ils voulaient s’impliquer dans leur milieu au Québec en s’inspirant de ce qui se passe ailleurs. Nous avons organisé un voyage de deux semaines au Honduras et au Salvador durant lequel je leur ai fait rencontrer des groupes, des familles et des communautés de là-bas. À leur retour, ils se sont impliqués dans la communauté latino-américaine de Châteauguay où je vais célébrer la messe au besoin. Ils ont également formé un comité pour fournir de l’aide à des éducateurs travaillant dans une école pauvre du Salvador. Par tous ces engagements, ils espéraient donner un souffle nouveau à leur paroisse en l’ouvrant aux autres. Mon travail consistait à accompagner, animer et encourager ces gens. En même temps, je suis allé donner des sessions sur la spiritualité missionnaire à Rouyn-Noranda, en Abitibi, pour des groupes qui s’intéressent à la mission au niveau de leur paroisse ainsi qu’à l’étranger (voir encadré).

Quel bilan tirez-vous de ces trois années au Québec?

Après plus de 20 ans d’absence, j’ai retrouvé un Québec triste, en plein effondrement. Les préoccupations immédiates et matérielles comptent avant tout. Le mépris pour tout ce qui est chrétien frise le blasphème et le pire est que les gens applaudissent à cela. On dirait qu’il faut se moquer de tout ce qui est chrétien. En plus, nous ne devons pas parler de nos valeurs pour ne pas choquer les gens d’autres cultures qui vivent au Québec. Ce raisonnement est ridicule car il présuppose que les gens venus d’ailleurs sont intolérants. Mais il n’y a pas que ça. Pour pouvoir témoigner comme chrétien au Québec, il faut voir les points positifs. Il y a dans notre société une grande préoccupation pour de belles valeurs comme la justice sociale et l’environnement. Après mes trois années d’animation missionnaire, mon sentiment négatif sur l’Église du Québec s’est beaucoup tempéré. Nous n’avons plus l’Église triomphante d’autrefois, mais nous avons encore beaucoup de gens de bonne volonté qui se réunissent pour faire quelque chose, qui s’impliquent. Beaucoup ne connaissent pas bien l’Évangile et l’Église mais je vois des germes qui vont déboucher sur une nouvelle Église, une Église qui sera minoritaire. Alors, il y aura deux alternatives possibles : se cacher ou se dynamiser. La plupart du temps, être chrétien, c’est marcher à contre-courant et cela fait peur. C’est un chemin qui ne peut pas se faire seul, d’où l’importance de la communauté. Par contre, même si elle est minoritaire, l’Église québécoise est appelée à devenir significative. Mon engagement à l’animation missionnaire m’a donné de l’espérance car malgré tout le mal qu’on peut dire du christianisme, il y a encore des personnes qui se réunissent pour le Christ. On n’a jamais autant entendu parler de l’Église, en bien comme en mal, ce qui prouve qu’elle intéresse. Dans son histoire, elle a traversé de grosses difficultés mais elle a toujours réussi à renaître en faisant du nouveau. Chaque fois qu’elle a connu une perte de dynamisme, c’était lié à une perte du sens de la mission, donc à un problème de foi.


Centre-ville de Tégucigalpa, capitale du Honduras.

(1)Originaire de Montréal, il a été missionnaire au Honduras (1979-1988 et 1992-2003) et au Soudan (1990-1992). Depuis 2004, il est à Montréal où il travail au service d’animation missionnaire de la Société des Missions Étrangères du Québec. Vous pouvez le joindre à l'adresse suivante: robertobigras@hotmail.com

(2)Madeleine Delbrêl naît à Mussidan, en France, d’un père d’origine ouvrière et d’une mère d’origine bourgeoise. A 20 ans, elle décide de cheminer dans la foi chrétienne par la prière, une solide formation biblique et des engagements concrets auprès des scouts et des pauvres. En 1933, elle part vivre et travailler avec les ouvriers communistes et athées militants de la ville d’Ivry sur Seine dans la région parisienne. Elle sera présente à leur côté pendant toute la guerre en tant qu’assistante sociale et développera une pastorale de la rue sur laquelle elle écrira de nombreux livres dont Nous autres gens des rues. Plus de cent ans après sa naissance, les équipes de Madeleine Delbrêl existent toujours et rassemblent plusieurs centaines de personnes.