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Au Québec, nous creusons des puits !
par Claude Lacaille, p.m.é. *

Après avoir bourlingué longtemps dans les mers du Sud et jeté l'ancre en Haïti, en Équateur et au Chili, la vie m'a imposé avec véhémence une mission au Québec. Je vous partage une intuition qui commence à prendre « corps », celle d'ouvrir des puits à nos contemporains, qui se construisent au gré des expériences de la vie.

En Mauricie, avec mes sœurs Mariette Milot et Louisette Laneuville, s.a.s.v., nous avons lancé une invitation dans les réseaux où nous sommes insérés. Chaque mois, des gens viennent fraterniser et partager leur vécu éclairé par la parole biblique. Nous ne prétendons pas former des communautés de base, mais simplement offrir des rencontres de ressourcement. Trois heures à manger ensemble un repas tout simple, à partager nos questionnements et à boire aux sources bibliques. Le puits de Mariette et de Louisette est ouvert, disponible pour quiconque a soif. À Montréal, un autre puits s'est ouvert récemment, chez Sophie et Brice : leur appartement est devenu un point d'eau pour des amitiés, des rencontres, des échanges et un approfondissement de la spiritualité biblique.

« Allez à la rencontre de ceux qui meurent de soif »

En 18 ans de mission au Québec, j'ai connu des jeunes, filles et gars pleins de rêves et de vitalité. Je les ai vus chercher leur place dans un monde sauvage. J'ai partagé leur volonté de ne pas se laisser avoir par le système, de résister à la consommation obsessionnelle et à la destruction de la terre. Opposés à la mondialisation néolibérale, ils et elles se sentent seuls et impuissants pour changer le cours des choses. J'ai rencontré des baby-boomers qui, après des décennies de décrochage religieux, sont en quête d'une source spirituelle. J'ai croisé des laïques désenchantés par l'institution ecclésiastique, cherchant désespérément un culte véritable et une plus grande communion avec les exclus. Je pense surtout à la multitude appauvrie, qui a faim et soif de justice. Tous ces gens se meurent de soif !

Nos grands parents dans la foi, ces vieillards mythiques et mystiques, abreuvent l'humanité de l'eau de leurs puits depuis quatre mille ans.

Des vieillards « creuseurs » de puits

Je reste convaincu qu'une Église de patriarches et de grands-mères comme la nôtre possède un trésor pour les assoiffés. Au lieu de nous répandre en jérémiades sur l'âge avancé de nos cadres, prenons pour modèles ces centenaires de la Bible qui sont aux origines de la foi.

En plongeant dans le texte lumineux de la Genèse, nous découvrons que, pour étancher les soifs de mille générations, nos aïeux Abraham, Isaac et Jacob furent des « creuseurs » de puits qui ont légué une enfilade de points d'eau aux noms évocateurs : Beer Sheba, puits du serment, Essec, la chamaille, Sitna, la contestation, Rehobot, les largesses. Au puits de Lahaï-Roï, qui signifie puits du Vivant qui me voit, nous rencontrons Agar, la concubine rejetée d'Abraham avec son fils, Rébecca avec Isaac, Rachel avec Jacob, et la Samaritaine avec Jésus. C'est aux points d'eau du désert que le Vivant se manifeste.

Boire l'eau vive de la parole biblique

Dans ce premier livre de la Bible, je puise souffle et inspiration. Nos grands parents dans la foi, ces vieillards mythiques et mystiques, abreuvent l'humanité de l'eau de leurs puits depuis quatre mille ans. Ces gens ne construisaient pas de temples, n'écrivaient pas de textes sacrés, n'enfermaient pas leurs troupeaux dans des enclos. Voilà que nous sommes appelés à devenir ceux et celles qui creusent des puits, préoccupés par la survie de l'humanité qui traverse des déserts de violence et de mort. Et j'ai répondu à cet appel de creuser des puits, d'aménager des lieux de ressourcement ouverts où l'eau fraîche est abondante pour les bons comme pour les méchants, où la source n'est pas brouillée; des lieux où l'on rencontre d'autres nomades qui poursuivent le pèlerinage de la liberté, à l'occasion d'une soirée, d'une fin de semaine, d'une convalescence.

Creuser un puits pour partager le meilleur avec des gens assoiffés.

Je suis privilégié !

Après 42 ans de ministère principalement auprès des jeunes, je me sens privilégié d'avoir développé durant ces deux décennies de mission québécoise un lien profond avec de jeunes adultes. Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre Richard, un militant chrétien au début de la trentaine, me présenter à des collégiennes comme Ç une sorte de grand-père È... et c'était un hommage ! Oui, les cadres de l'Église ont de l'âge, oui, certaines façons de vivre la foi sont en train de disparaître! Mais ce n'est pas une raison pour devenir des invalides sociaux et nous enfermer dans une phobie des plus jeunes. La vie nous pousse à prendre le risque de nous mêler davantage aux autres groupes d'âges et à prendre une part active, avec ouverture et compassion, aux débats qui agitent notre société. Notre patrimoine de foi ne peut se transmettre autrement.

* Originaire de Trois-Rivières, il a été missionnaire en Haïti (1965-69), en Équateur (1970-72), au Chili (1975-86) et maintenant au Québec. Courriel : claudelacaille@cgocable.ca