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Les travailleurs mexicains sur les fermes québécoises
par Clément Bolduc, p.m.é. (1)

« Si tu reçois un étranger, ne l’opprime pas.
Que l’étranger soit chez toi comme l’un d’ici.
Aime-le comme toi-même. »
Lévitique 19,34

Travailleurs saisonniers mexicains au Québec

Ils ont de vingt-cinq à quarante cinq ans, pères d’une famille de quatre, cinq ou six enfants. Répartis dans 126 fermes québécoises, ils sont quelques milliers à venir travailler ici. La plupart de ces paysans sont originaires des zones rurales entourant la capitale du Mexique. Séparés de leur famille, ils travailleront jusqu’à treize heures par jour, même le dimanche. Pauvreté oblige !

« Enwèye, travaille !  »
Ce sont là les seuls mots de « québécois » qu’un ouvrier agricole a réussi à retenir ! Dès cinq heures du matin, les lumières des campements s’allument. Après avoir avalé un breuvage de bananes et d’oeufs brassés au malaxeur, les hommes gagnent silencieusement leurs champs, dans la rosée froide et le brouillard du matin. La journée se terminera vers huit heures du soir. Dans les immenses champs de légumes, le travail se fait à genoux ou plié sur les rangs de salade, de piment ou de concombre. Les maux de dos ont vite fait d’apparaître et bon nombre d’entre eux doivent porter un support dorsal.

Les hommes partagent le souper du soir

On peut dire qu’en général, les Mexicains jouissent d’un logement convenable et bien éclairé, avec cuisine et commodités, le tout fourni par l’entreprise. En fait, on trouve des habitations convenables et d’autres franchement minables. Les baraques sont ordinairement dissimulées derrière les entrepôts, tout près des grosses caisses à légumes et des instruments de ferme. On a l’impression de pénétrer dans une enclave ou une réserve. Souvent, une seule petite pièce sert de cuisine, de salle à manger et de dortoir pour quatre personnes. Certains planchers sont de ciment brut et humide, les cloisons de bois pressé en mauvais état et de piètre apparence. Le café, le sucre, les conserves et les oignons sont conservés à la tête du lit superposé.

On peut toujours s’en servir
Les maraîchers profitent d’une main d’oeuvre exceptionnelle, toujours disponible à réaliser une tâche ardue pour un bas salaire. Pour augmenter leurs gains, les travailleurs accumulent jusqu’à 90 heures. Ils sont payés à l’heure. Les entrepreneurs sont satisfaits : « L’an prochain, je ferai une demande pour en avoir plus. J’en avais douze, j’en prendrai seize. Ils n’ont pas peur de l’ouvrage... Ils sont là, même en fin de semaine. On peut toujours s’en servir. Oui, c’est un programme rempli d’avantages... » Un travailleur faisait la remarque suivante : « Ici, au Canada, le travail semble plus important que la personne qui le fait » L’essentiel est de ne pas faire de vagues, d’être toujours disponible. Ainsi tout baigne dans l’huile selon les conditions prévues par le Programme gouvernemental !

Aime l’étranger comme toi-même
On m’a dit : « Approchez-vous d’eux : écoutez-les. » C’est ce que j’ai essayé de faire, avec quelques personnes disposées à réaliser des visites aux travailleurs saisonniers. Nous les avons rejoints sur une cinquantaine de fermes autour de Montréal. Nous les avons accompagnés au travail dans les champs, à l’heure de la pause ou le soir, de façon informelle, en partageant leur repas : « Les tortillas sont prêtes. Les fèves sont servies. Adelante ! » Nous avons visité les malades et les accidentés à l’hôpital où, seuls, ils étaient incapables de communiquer. « Vos visites nous apportent le courage de persévérer, malgré l’éloignement de nos familles. » Leur famille reste leur grande préoccupation. « Quand je suis parti pour la première fois, mon plus vieux avait quatre ans. Aujourd’hui il en a dix-sept, et il y en a cinq autres qui suivent. J’ai décidé que c’était ma dernière année de travail au Canada. » Ces longues absences répétées creusent un fossé entre ces hommes et leur famille.

Clément Bolduc travaille auprès des travailleurs mexicains près de Montréal

Avec eux, nous avons célébré la vie et la foi. Le Vendredi saint, ils se sont identifiés à la passion du Christ, autour d’une croix de fer sur laquelle ils avaient collé leurs noms. La nuit de Pâques, ils sont venus de quatre fermes voisines et ont offert, dans un geste significatif et émouvant, leur dure réalité : un avion miniature, un appareil téléphonique, des tortillas, un plant de légume. Nous avons parfois prié le chapelet aux pieds de Notre-Dame de la Guadalupe, Vierge basanée des pauvres du Mexique. Ce fut l’occasion de fraterniser autour d’un goûter et briser l’isolement.

Le libre-échange de la solidarité
Ces frères mexicains reviennent année après année dans nos campagnes en quête de pain, mais aussi de dignité et d’amitié. Durant ces longs mois de travail dans nos fermes, sous le soleil et sous la pluie, ils sont confinés à leurs baraquements, derrière les caisses de légumes, les mains noircies par la terre. Ils nous interpellent. Pourrons-nous leur offrir un peu de place à notre table et dans nos amitiés ? Pourrons-nous leur donner notre solidarité pour que leurs conditions de vie respectent les règles élémentaires de la justice ? Approchons-nous d’eux : écoutons-les.

(1) Clément Bolduc est de Beauceville. Il vécu au Pérou durant plus de vingt ans et est maintenant missionnaire à Montréal. Il peut être joint à l’adresse suivante : animation@videotron.ca