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OLGA, LA MAGNIFIQUE!
Eloy Roy, originaire de la Beauce en Québec, a vécu en Argentine les années horribles de la dictature miltaire dans la ville de Jujuy, au nord du pays. Il nous présente Olga, une femme vraiment impressionnante.(1)

Olga de Aredez, l'une des Mères de la Plaza de Mayo en Argentine, qui réclament justice pour les crimes commis par la dictature militaire.
Elle s'appelle Olga et a 72 ans. Depuis 27 ans, elle mène à elle seule une lutte sans relâche contre l' " empire " Ledesma, la plus grande entreprise d'exploitation sucrière d'Amérique. Par une nuit particulièrement noire de la fatidique année 1976, de mèche avec la dictature, " l'empire " fait enlever plus de 300 personnes. Ce n'est qu'après une descente aux enfers, qui durera dix longues années, que ces disparus referont surface. Mais 30 d'entre eux, dont Luis Aredez, le mari d'Olga, ne reviendront jamais. .

Dans son travail de médecin auprès des plus pauvres, le Dr Aredez avait été alarmé par l'état de malnutrition d'un grand nombre d'enfants des travailleurs de l'entreprise. Élu maire de Ledesma en 1976, il s'empressa de mettre un programme sur pied pour remédier à ce mal et pour le financer, il ne trouva rien de mieux que de faire payer un modeste impôt à la richissime compagnie sucrière. L'entreprise reçut mal le coup et jugea qu'un tel homme, médecin des pauvres et par surcroît maire honnête, ne pouvait être qu'un communiste… Comme tel, il devait disparaître. A la première occasion, elle l'envoya donc rejoindre les 30 000 disparus de l'Argentine.

Coiffant le fichu blanc des Mères de la Place de Mai et sans autre arme qu'une pancarte portant les photos des 30 disparus de sa ville, Olga entreprend de résister à " l'empire " de Ledesma , et à tout ce qui lui ressemble, au pays ou ailleurs. Avec une dignité de statue grecque et une passion sans limites pour la vérité et la justice, elle réclame que lumière soit faite sur les disparitions de son mari et de tant d'autres. Elle exige que les coupables, pourtant connus de tous, et qui, en toute liberté se la coulent douce grâce à de juteuses pensions de l'État, soient traduits devant les tribunaux et subissent pour leurs crimes les peines prévues par la loi. Les habitants de Ledesma, terrorisés par " l'empire " tout-puissant, laissent Olga se battre seule. Mais rien ne l'arrête. On la trouve dans la boue des quartiers populaires, dans les organisations de chômeurs, dans les forums internationaux, partout où on se bat pour les Droits de la personne, et où on se débat pour accoucher d'un monde viable pour tous les humains.

Au début de juillet 2003, Olga est hospitalisée d'urgence et traitée aux soins intensifs. Le " bagazo ", bacille de la canne à sucre que les cheminées de " l'empire " crachent sur Ledesma depuis plus d'un siècle, a fait des victimes sans nombre. Olga, comme tant d'autres, a été touchée à son tour. Ses poumons sont atteints. On y détecte, en plus, une tumeur. Une très délicate opération s'impose sur l'heure, mais le cœur donne des signes de détresse et l'opération est remise.

Eloy Roy, p.m.é. qui a travaillé courageusement à la défense de la vie durant la dictature en Argentine.

Olga, cependant, a un rendez-vous à Ledesma. A peine commence-t-elle à reprendre son souffle qu'elle y retourne, au plus grand désespoir des médecins et de ses proches. Dans une chaleur suffocante et sur un parcours de 14 kilomètres, elle marche à la tête de 3 000 manifestants venus des quatre coins du pays commémorer avec elle la nuit qui fit 300 disparus dans " l'empire " de la canne à sucre. Et dans la même foulée, elle anime un congrès populaire sur les Droits Humains, qu'elle-même convoque chaque année depuis 20 ans. Elle va enfin pouvoir penser à elle, lorsqu'elle apprend que le nouveau président de l'Argentine vient faire une visite éclair à sa Province. Sans tarder, elle part le rencontrer avec une lettre en main. Quatre autres Mères de la Place de Mai l'accompagnent. Par mesure de sécurité, à 4 km de l'endroit où se trouve le Président, la route est barrée aux voitures. Ne faisant ni un ni deux, Olga saisit la main de la moins vieille de ses compagnes et continue son chemin à pied. Il fait 30 Cº. Arrivée près de l'édifice où on attend le président, une foule compacte l'empêche d'avancer. Elle perd sa compagne dans la cohue, mais, malgré la bousculade, réussit à se frayer un chemin. En apercevant son mouchoir blanc, quelques groupes de gens, comme il y en a encore dans le pays, l'abreuvent d'injures. Ces mêmes injures qu'elle entend depuis 27 ans. Comme d'habitude, elle fait la sourde oreille et lutte encore plus fort pour pénétrer dans la maison. Mais elle frappe bientôt un cordon de policiers qui dressent devant elle une muraille de fer. Elle les supplie de la laisser passer. Rien n'y fait. Ils sont immuables. Alors, sans perdre un instant, elle se jette par terre et avec la souplesse d'un écureuil se faufile entre les jambes des gardes en poussant des cris de mort. Pendant que tout le monde se demande ce qui se passe, elle réussit à capter le regard d'un ministre qui a pris place sur la tribune, et l'appelle à grands cris. Le ministre la reconnaît à son mouchoir blanc et se lance à son secours. Sur les entrefaites, arrive le président Kirchner. Le ministre lui explique en deux mots ce qui vient de se produire. Le président se jette dans les bras d'Olga et lui dit, très ému : " Je suis votre fils ". Olga fond en larmes. Elle lui remet sa lettre en lui expliquant ce qu'elle réclame : l'ouverture des archives de la répression dans la province de Jujuy au temps de la dictature, et l'extradition immédiate des États-Unis ou de Panama de l'ancien commissaire Ernesto Haig, un des plus grands assassins de la province à cette époque. Le président promet de s'occuper personnellement de cette affaire, encourage Olga à continuer son travail pour que la mémoire ne se perde pas, et l'assure que les portes de la maison présidentielle lui seront toujours ouvertes.

Quelques jours après cet évènement, on lance à Buenos Aires un long documentaire sur Olga, dont le titre est " Le soleil de nuit ". Ce soleil de nuit, c'est elle. Mais ce soir-là, Olga n'est pas là. Elle vient d'entrer de nouveau à l'hôpital à Córdoba. Son état est extrêmement grave. Les médecins ne garantissent rien. On croit que sa fin est arrivée. Pendant quelques jours, elle lutte entre la vie et la mort. Puis, peu à peu, la vie reprend le dessus. Lorsqu'elle semble avoir assez de forces, on risque l'opération. Juste avant, le chirurgien lui demande ce qu'elle va faire si elle réussit à s'en tirer. Elle lui répond : " Je vais continuer à appuyer les piquetages des chômeurs ". Le médecin éclate de rire. Aux dernières nouvelles, Olga est sortie des soins intensifs six jours avant le temps, et de l'hôpital, deux semaines plus tôt que prévu. Le pire est passé; mais la tumeur extirpée était cancéreuse. Olga ne fléchit pas. Elle étonne tout le monde. Mais il ne lui reste plus un sou pour le traitement…

(1) Vous pouvez rejoindre Eloy Roy par l'adresse de courriel suivante:
eloyroy@hotmail.com

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