Vivre la même foi dans des cultures différentes
par Marcello Azevedo, s.j.
Extraits d'une conférence donnée au Cinquième Congrès missionnaire latino-américain, à Belo Horizonte, Brésil, par Marcello Azevedo, jésuite brésilien, théologien de la mission.
Le thème de cette conférence a été formulé ainsi: le christianisme, une expérience multiculturelle: comment vivre la foi chrétienne dans différentes cultures ?
Pendant et après le Concile, plusieurs documents fondamentaux ont été écrits sur cette question. Le Conseil pontifical de la culture et le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux ont produit de nombreux documents sur le sujet et pour nous en Amérique latine, plusieurs textes sur la relation entre la foi et les cultures ont été produits lors des Assemblées de la Conférence des évêques latino-américains tenues à Medellin, à Puebla et à Santo Domingo, sans compter plusieurs conférences épiscopales nationales qui ont écrit aussi sur ce thème important.
Le christianisme: une réalité culturelle
On voit que cette question est cruciale. Avant de tenter d'y répondre, il nous faut d'abord prendre conscience de ceci : la foi chrétienne est toujours une expérience culturelle. Nous avons peut-être cru parfois que la foi était un phénomène quasi indépendant de la culture, même supra-culturel. N'est-ce pas ainsi qu'on nous la présente parfois: comme un ensemble d'idées, de sens, de valeurs et de principes, universel, statique et immuable, dissocié du concret et du réel?
Or, ce qui caractérise fondamentalement la foi chrétienne, c'est d'être historiquement incarnée. Ainsi nous, Latino-américains, dans ce que nous sommes et dans notre manière de vivre aujourd'hui et sur ce continent, nous présentons une image particulière de la réalité humaine. Nous sommes boliviens, péruviens, chiliens, mexicains, honduriens, etc. De la même manière, Jésus, lui, a été juif, galiléen, de Nazareth. Il a vécu dans le contexte singulier du judaïsme de son époque. Ce fut dans le cadre d'un lieu et d'une période bien précise de l'histoire de l'humanité que le Père nous a donné son Fils, devenu l'un d'entre nous par l'action de l'Esprit en Marie. L'incarnation du Fils de Dieu sera toujours une référence indispensable pour comprendre que le christianisme sera lui aussi, dans sa consistance humaine, vécu et expérimenté dans une culture particulière.
Le christianisme: une expérience monoculturelle
Ainsi, les premières communautés chrétiennes étaient juives. Mais très tôt, elles se sont transformées avec l'intégration de non-juifs dans les communautés dispersées dans tout l'empire romain. Là, c'était la culture grecque qui dominait. Le christianisme s'est donc organisé et institutionnalisé à partir de la culture grecque: sa théologie et sa doctrine, sa liturgie, sa configuration religieuse, son système éthique, presque tout en lui s'est défini à partir des présupposés de cette culture. Ce cadre culturel se consolidera de plus en plus au cours de la seconde moitié du premier millénaire de notre ère, tout en recevant plusieurs contributions des peuples du nord de l'Europe. Le christianisme absorbera ces apports dans une culture d'inspiration chrétienne et d'extraction gréco-latine qui le caractérisait.
L'influence de la culture européenne
A travers tout le Moyen ge européen, le christianisme latin va approfondir son caractère occidental. D'un côté, un christianisme fort définit son apport à la société et construit sa propre culture. De l'autre, une culture bien précise conditionne et oriente l'épanouissement et la créativité de ce christianisme presque hégémonique. Toute l'évangélisation postérieure au 12e siècle a diffusé ce christianisme modelé de façon prépondérante autour de la culture occidentale. C'est en ce sens que nous pouvons parler de l'existence dominante d'un christianisme monoculturel transmis à travers l'évangélisation.
Évangélisation vs colonisation
Or ce type d'évangélisation est à l'origine d'une dissociation ou juxtaposition entre, d'un côté, le christianisme et de l'autre, les cultures d'origine des peuples qui ont été évangélisés. Et ces peuples ont souvent eu à payer le prix d'une perte progressive de leurs propres racines culturelles et religieuses en cours de route. En Amérique latine par exemple, le contact des populations indigènes avec l'évangile s'est fait à travers l'articulation étroite entre colonisation et évangélisation. Plusieurs de ces populations ont été soumises par la force ou dépouillées de leur culture, parfois jusqu'à sa disparition, mais un substrat important de religiosité catholique a persisté partout sur le continent, si bien qu'il fait partie de notre patrimoine culturel d'aujourd'hui.
L'importance du rôle des laïques
Sans ce substrat, nous ne pouvons pas comprendre l'ensemble complexe de nos sociétés et de nos identités culturelles latino-américaines. Pendant 500 ans, ce fond religieux culturel a survécu au milieu de conditions adverses, par exemple le manque de prêtres. Dans pratiquement tous nos pays, la foi et ses expressions ont été maintenues en grande partie par la fidélité et l'initiative des gens eux-mêmes. Cette présence et cette action singulières des laïques dans la configuration de la physionomie propre du christianisme catholique de notre continent n'ont pas toujours été suffisamment étudiées et valorisées. Ce fait peu connu est devenu un facteur déterminant en Amérique latine. On ne peut pas esquiver ou sous-estimer cette contribution indispensable du laïcat dans notre histoire, surtout aujourd'hui au moment où nous cherchons à mieux assumer la mission évangélisatrice en Église.
Dans notre Amérique, il faut aussi parler du contact des populations noires d'origine africaine avec l'Évangile, qui s'est fait presque toujours dans leur assimilation dans l'Église et la société dominante. Cette domination a donné lieu à une sorte de coexistence pratique, exprimée dans un syncrétisme religieux qui dure jusqu'à aujourd'hui et qui caractérise l'expérience religieuse d'immenses segments de nos peuples. Je pense au vaudou en Haïti, au candomblé au Brésil, etc.
De tout ce qui précède, nous voyons que l'évangélisation a développé, diffusé et, dans certains cas, réellement imposé un modèle monoculturel de christianisme, c'est-à-dire d'origine catholique romaine et d'inspiration espagnole face aux religions traditionnelles indigènes et afro-américaines. Ainsi, le christianisme latino-américain configuré et appuyé institutionnellement et disciplinairement par l'Église catholique, pendant la colonisation du 16e au 19e siècle, et la romanisation des 19e siècle et début du 20e siècle, n'a pas été seulement une expérience culturelle, mais avant tout monoculturelle.
Cette réalité monoculturelle du christianisme ne se vit pas sans difficulté ni conflit. D'abord, en relation avec la multiplicité des cultures originairement ou éventuellement présentes ici. Puis quand on voit s'exprimer une réelle rupture entre la foi qui est professée et la culture qui est vécue.
Problèmes et défis de la modernité
Cette fracture entre foi et culture est devenue plus évidente lorsque l'Église a pris conscience, de la présence de la culture occidentale de la modernité qui a envahi le monde et se manifeste partout. Les moyens de communication de masse, l'éducation, l'économie de marché, les transports et le tourisme ont apporté au monde rural la présence du moderne, avec ses valeurs et ses contre-valeurs, ses défis et ses problèmes.
La sécularisation constitue la caractéristique la plus fondamentale de la modernité. Bien qu'elle n'exclut pas en soi la dimension religieuse, la modernité lui enlève la fonction centrale qu'elle exerçait dans les cultures traditionnelles, celle de leur donner une unité, un sens et une légitimation. Dans la modernité, nous retrouvons des éléments précieux comme la recherche de la liberté, la conscience des droits humains, la valorisation de l'individu, le progrès technique, la démocratisation politique, la sensibilité historique. Mais nous y retrouvons aussi de nouvelles formes de marginalisation, de pauvreté, d'oppression et d'exclusion, et cela parfois à dimension planétaire. Aujourd'hui, la modernité est en crise; on rejette sa prétention à l'universalité et le post-moderne se caractérise par la conscience de la fragmentation des perceptions et des valeurs.
Ainsi, le christianisme en Amérique latine se trouve contextualisé par au moins trois blocs culturels: indigène, afro-américain et moderne, qui se touchent et s'influencent mutuellement, chacun de ces univers véhiculant une extraordinaire multiplicité de manières d'être, de comprendre, d'agir, de s'exprimer et de communiquer.
Le christianisme aujourd'hui: une expérience multiculturelle
En 1975, Paul VI écrivait dans Evangelii Nuntiandi: « la rupture entre foi et culture est le drame de notre époque comme il l'a été pour d'autres époques ». Il traduisait la nouvelle sensibilité de l'Église d'après Vatican II quant aux éléments dont on devrait tenir compte aujourd'hui dans tout processus d'évangélisation. Quels sont ces éléments?
Premièrement, aujourd'hui on ne peut évangéliser sans tenir compte de toutes les dimensions de l'être humain. Autrefois l'évangélisateur parlait souvent des gens en termes d'âmes. Aujourd'hui on parle d'hommes et de femmes pris individuellement en tant que personnes, et aussi communautairement en tant que participant à la construction d'une communauté humaine. La foi que l'on veut transmettre est appelée à être vécue par des personnes vivant en société. Toute évangélisation touchera donc nécessairement les questions concernant la construction d'une société juste. Évangéliser est donc un processus global qui touche les personnes en profondeur, qui les ouvre les unes aux autres et les ouvre toutes à Dieu. La personne qui croit devient la semence féconde d'une humanité nouvelle pour la communauté où elle vit.
Deuxièmement, tout être humain est relié d'une façon ou d'une autre à une culture. Comme l'air qu'elle respire, sa culture est ce qui fonde ses goûts et ses préférences, ce qui lui fournit les paramètres et les critères qui inspireront son action, sa façon de communiquer, de s'organiser, de se comporter et de s'épanouir dans son milieu. Comme la foi aide à intégrer la personne en entier et que la culture joue un rôle important dans sa vie, toute véritable évangélisation doit articuler, de façon ample et profonde, la relation entre foi et culture. Elle doit le faire non pas dans l'abstrait, mais dans un processus d'évangélisation personnalisé qui passe par la foi vécue et la culture active dans laquelle on vit. Les personnes et les communautés bien évangélisées devraient être des personnes et des communautés consistantes et intégrées et, à cause de cela, libres et capables de vivre une relation saine avec l'autre, différent. Dans l'unité du genre humain, la culture est précisément le facteur qui crée la diversité, les altérités. Aucune personne ou communauté ne devrait se sentir envahie ou menacée. En ce sens la mission d'évangéliser est un processus éducatif, oblatif et "dialogal". Il atteint la totalité de l'être humain, il travaille avec l'homme et la femme concrets dans leur contexte social, culturel et religieux.
Troisièmement, dans les diverses cultures, surtout dans les cultures traditionnelles, la dimension religieuse y est fondamentale. Elle articule ses multiples aspects socioculturels: pouvoir et famille, propriété et économie, langage et communication, rites et loisirs etc. On doit donc tenir compte de la composante religieuse tant des cultures qu'on veut évangéliser que de celle qui évangélise. L'évangélisation implique donc une relation de dialogue entre les religions. L'hégémonie de la foi chrétienne et catholique sur notre continent ne nous a pas beaucoup éveillés à l'importance du dialogue inter-religieux et encore moins nous a préparés pour celui-ci. Voilà ici un nouvel horizon qu'on commence à peine à explorer.
Si la mission évangélisatrice s'articule ainsi avec la justice et la liberté, si elle passe par le dialogue interculturel et inter-religieux, il n'y a alors plus de place pour un christianisme dans lequel l'unité de la foi se construirait sur l'uniformité culturelle. Nous ne voulons pas émettre un jugement de valeur sur les processus évangélisateurs d'autres époques. Les gens alors travaillaient avec leurs principes théoriques marqués par leurs situations historiques. Aujourd'hui, avec le niveau actuel des présupposés anthropologiques et de la conscience théologique sur la mission, on ne peut plus concevoir et justifier un christianisme monoculturel. Au contraire, le résultat universel d'une véritable évangélisation "inculturée" sera un christianisme multiculturel où l'unité profonde de la foi se vivra dans la diversité des conceptions et des expressions culturelles.