Rencontre des cultures : défis et richesses
par Mposo Hubert Makwanda
Fréquenter quelqu'un d'une autre culture occasionnellement, c'est facilement tolérable; quand on en a marre, il est possible de prendre une distance. Mais vivre en permanence avec quelqu'un d'une autre culture c'est autre chose.
Cela peut se comparer à la relation amoureuse. Tant qu'on est au stade de la fréquentation, tout semble merveilleux. Cependant, quand on se marie, la vie quotidienne avec ses joies et ses peines met vite en évidence les structures profondes de notre personnalité. Des structures forgées par les influences familiales, éducatives, socioculturelles ainsi que les diverses expériences agréables et désagréables vécues. On s'aperçoit que la cohabitation n'est pas aussi facile qu'on le pensait. Cette prise de conscience engendre des réactions spontanées comme le repli sur soi, le rejet ou les reproches faits à l'autre, parce qu'on est persuadé que c'est l'autre qui est le problème. La plus grande tentation est cette tendance naturelle de vouloir modeler l'autre à son image, au lieu d'entrer en dialogue pour s'aider mutuellement à grandir. C'est donc ce phénomène que j'appelle le défi de l'acculturation.
Ce texte se veut une réflexion sur les exigences de l'acculturation ou du processus d'adaptation interculturelle. La première partie illustre deux types de culture que l'on retrouve dans le monde aujourd'hui: l'une à tendance communautaire et l'autre à tendance individualiste. Pour parler des cultures à tendance communautaire, je vais surtout me référer à mon expérience vécue dans ma culture d'origine africaine. La deuxième partie tente de démontrer les défis de l'acculturation et les richesses de la réciprocité. Enfin, la dernière partie suggère des pistes pour continuer la réflexion amorcée ici.
Les cultures à tendance communautaire
Traditionnellement, dans les cultures à tendance communautaire qu'on retrouve en Afrique, en Amérique Latine et dans certains pays d'Asie, la vie se vit en grande partie à l'extérieur de la maison. Dès sa naissance jusqu'à l'âge où il commence à marcher, le bébé est porté au dos de sa mère et accompagne cette dernière dans toutes ses activités quotidiennes. Quand l'enfant est sevré du sein maternel, vers l'âge de 2 ans et demi ou trois ans (l'enfant est allaité longtemps parce que souvent il n'y a pas de biberon), si c'est un garçon, il va désormais accompagner son père et si c'est une fille, elle ira avec sa mère. Ainsi très tôt, l'enfant est initié aux différentes réalités de la vie quotidienne en observant et en imitant ses parents. Le mode traditionnel d'apprentissage dans ce type de culture est donc l'OBSERVATION/IMITATION. Ce mode d'apprentissage implique nécessairement au moins deux personnes: l'initiateur et l'initié. Ce dernier apprend par observation et par imitation d'un « maître » qui a la responsabilité de lui transmettre le savoir et la tradition. Le critère de réussite dans ce mode d'apprentissage c'est de répéter ce qu'on a observé, en imitant autant que possible l'initiateur.
Dans cette culture, l'harmonie avec les autres est ce qui importe le plus. Le savoir-vivre est plus important que les connaissances techniques et intellectuelles. On est valorisé et respecté socialement d'abord par ce que l'on est (nos attitudes et nos comportements) et non par ce que l'on a (notre fortune et nos diplômes). La pire chose qui puisse arriver à quelqu'un qui vit dans cette dynamique c'est de se retrouver seul ou rejeté par la communauté, surtout, comme cela arrive souvent, s'il n'a pas développé la connaissance de son identité personnelle.
Dans ce type de culture, la notion du temps est incertaine et imprécise, parce qu'elle est assujettie aux circonstances du moment présent. Ici, la conception de la vie et du monde est cyclique, parce qu'elle suit le rythme des saisons. La vie c'est ici et maintenant. L'efficacité est moins liée à une série de réalisations en un temps record qu'à l'exercice de la sociabilité. La communauté et les relations qu'elle favorise deviennent pour l'individu une sécurité et un absolu.
Ce type de culture favorise le développement de certaines aptitudes telles que la conscience communautaire et le savoir-être. Mais l'apprentissage par observation/imitation peut aliéner la conscience individuelle et restreindre la capacité de remise en question et l'esprit de recherche nécessaires à l'innovation. Les cultures à tendance communautaire favorisent particulièrement la dépendance, c'est-à-dire la recherche de sécurité par le conformisme : respect de l'ordre établi, pas ou peu de remises en question de certaines « vérités », peur d'avoir à prendre position, peur de la confrontation et des nouvelles expériences pour ne pas avoir à remettre en question ses habitudes, etc.
Les cultures à tendance individualiste
Les cultures à tendance individualiste sont surtout associées aux pays occidentaux et aux grandes villes modernes. En Occident, la rigueur des conditions atmosphériques a sans doute contribué à forger davantage un mode d'apprentissage par essai/erreur. Les saisons de printemps, d'été et d'automne y étaient consacrées à se préparer pour l'hiver: on labourait, on cultivait, on récoltait et on stockait le foin, la nourriture, le bois pour survivre durant la longue saison d'hiver. Chaque famille vivait isolée dans sa maison et le manque de moyens de transport adéquats faisait qu'en cas de problème, il fallait apprendre à se débrouiller. L'individu devait donc tenter des expériences et apprendre de chaque difficulté.
Ce type de culture a favorisé l'esprit de recherche de moyens plus efficaces et économiques de survie. C'est cela qui a été sans doute, à la base de la démarche scientifique, de l'innovation technologique et de tout le mouvement d'exploration des nouvelles terres qui a marqué les XVIIe et XVIIIe siècles. C'est ce mode d'apprentissage qui est aussi à la base de la mentalité capitaliste où l'avoir emporte sur l'être: « le temps, c'est de l'argent ».
Contrairement à l'apprentissage par observation/imitation qui caractérise les cultures à tendance communautaire, l'apprentissage par essai/erreur favorise surtout le développement de la conscience individuelle et l'individualisme. Les cultures à tendance individualiste favorisent particulièrement l'autonomie, c'est-à-dire la liberté d'agir sans contraintes extérieures: faire ce que l'on veut quand on le veut; ne pas être sous la dépendance de quelqu'un; agir selon sa propre détermination sans contrainte de l'autorité.
La richesse qui naît de la rencontre
Aucune culture n'est exclusivement communautaire ni exclusivement individualiste. Ces deux tendances se retrouvent dans toutes les cultures mais avec des caractéristiques dominantes de l'une ou de l'autre tendance. Il y a aussi en chacun de nous un tiraillement entre la recherche de sécurité que favorise la vie communautaire et le désir d'agir sans subir de contraintes de la part des autres.
La personne humaine est à la fois un être de relations et un être libre. Il porte une vocation naturelle à devenir créateur et non pas simplement un sujet d'adaptation. Les systèmes sociaux à dominance exclusivement communautaire ou individualiste atrophient, dégradent et déshumanisent l'individu. D'où la richesse qui naît de la rencontre et d'un certain équilibre entre ces deux grandes tendances culturelles, puisqu'une trop grande conscience communautaire peut amener à l'oubli de soi et une trop grande conscience individuelle peut conduire au repli sur soi.
Les défis de l'acculturation
Tel que mentionné, l'être humain est fait pour être à la fois en relation avec les autres, libre et créateur. Il ne peut pas évoluer uniquement dans la dépendance ou dans l'indépendance. Il est plutôt appelé à vivre l'autonomie et l'interdépendance. Pour un individu issu d'une culture à forte tendance communautaire, le plus grand défi auquel il peut être confronté dans un processus d'adaptation à une autre culture c'est d'apprendre l'autonomie. Ayant surtout fonctionné dans la dépendance et l'interdépendance, il doit développer la capacité de se prendre en charge, de s'assumer, de prendre des décisions en harmonie avec ses intérêts et ses préoccupations personnelles. Il doit prendre conscience de ses potentialités et apprendre à les exploiter en fonction de ses choix de vie.
Voici un exemple d'une difficulté à devenir autonome que rencontrent plusieurs jeunes vivant dans une culture à forte tendance communautaire: « ...Une des plus grandes difficultés que j'ai rencontrées ici au Honduras dans l'accompagnement des futurs prêtres et des laïques qui se sentent appelés à la mission: le détachement de leur famille. Même si sa famille est souvent désintégrée, le Latino-américain, homme et femme, a un lien affectif très fort avec sa famille, surtout avec sa mère », confie un missionnaire du Honduras.
D'un autre côté, pour une personne issue d'une culture à forte tendance individualiste, le plus grand défi à relever dans un processus d'adaptation inter-culturelle, c'est l'apprentissage de l'interdépendance. Ayant surtout appris à fonctionner de façon individualiste, à ne penser d'abord qu'à ses intérêts personnels, il doit apprendre à partager, à situer son projet dans un ensemble, à développer la conscience communautaire... Un jeune québécois, qui a participé au dernier stage de formation missionnaire au Honduras de la Société des Missions-Étrangères, illustre bien comment l'interdépendance est un défi pour une personne qui a toujours fonctionné dans une culture individualiste: « Je les ai trouvés très proches les uns des autres, que ce soit entre membres d'une même famille ou entre voisins. Le partage et l'entraide font partie intégrante de leur quotidien...»
Les richesses de la réciprocité
Pour un individu qui a toujours vécu dans l'interdépendance, devenir autonome n 'est pas chose facile. L'autonomie est un long processus qui nécessite des investissements personnels considérables. Dans son apprentissage de l'autonomie, il doit éviter le piège de l'isolement qui se manifeste par des comportements individualistes comme ne pas tenir compte des autres et du milieu environnant dans ses décisions.
Par ailleurs, pour une personne qui a toujours vécu sans contraintes extérieures, l'interdépendance est une réalité difficile à vivre à long terme. Il y a des moments où il aura fortement l'impression de ne plus s'appartenir.
Pour se réaliser pleinement l'être humain doit apprendre à développer son autonomie. Mais l'autonomie est une démarche de prise en charge personnelle qui se réalise en interaction et en interdépendance avec les autres.
La richesse de la réciprocité dans la rencontre interculturelle correspond donc au mouvement perpétuel de va-et-vient entre « les autres pour moi » et « moi pour les autres ». La prise en charge personnelle est essentielle mais elle doit favoriser aussi celle des autres. Devenir autonome et aider les autres à le devenir constituent un défi important et une richesse pour soi et pour les autres, car la liberté de chaque être humain est liée à celle des autres.
Pistes de réflexion
1) Parmi les tendances présentées, quelle est votre tendance culturelle dominante (individualiste ou communautaire)? Identifiez quelques faits concrets.
2) Quels sont les moyens que vous utilisez habituellement pour acquérir votre autonomie?
3) Comment procédez-vous quand vous avez une décision importante à prendre? Tenez-vous compte de votre entourage ou aimez-vous agir sans contrainte extérieure?
4) Comment aidez-vous les autres à acquérir leur autonomie? Identifiez quelques exemples concrets.
5) Habituellement, comment réagissez-vous quand quelque chose ne fonctionne pas à votre goût et quand vous êtes sollicité par une nouvelle expérience?