Kenya | Pour la vie des peuples

Des nouvelles du Kenya par Roland Laneuville p.m.é.

       

 

    

Dans la foulée de ma dernière lettre, je cède tout de suite la plume à un séminariste avec qui je vis. Il s'appelle Dario, vient du Salvador en Amérique Centrale, psychologue de profession et apprenti missionnaire. Imaginez-vous, il a rencontré le Christ à Kibera. Cela mérite une primeur.

 

« La jeune Celestina vit dans une chambrette avec sa maman. Elle n'a presque rien à manger, mais par contre elle accumule beaucoup de prescriptions pour la pharmacie. Vu qu'elle n'a pas d'argent pour les acheter, elle les conserve dans un sac de plastique. Avec grand soin, sa mère nous les montre et nous raconte sa douleur. 

Assise sur son petit lit, Celestina reste impassible. Elle a perdu l'usage de ses yeux mais voudrait voir à nouveau, voudrait continuer ses études, voudrait apprendre. Mais pour cela elle a besoin de subir une opération pour recouvrer sa vue. Elle est atteinte d'une curieuse maladie qui affecte son visage et son cerveau. Elle est couronnée d'épines. Et sa maman est là au pied de la croix. 

Plus loin, nous rencontrons John, 19 ans. ll veut étudier et trouver un bon travail qui lui assurerait un meilleur avenir pour lui et sa famille. C'est pour cela que, même sans déjeuner, il marche des kilomètres pour aller à l'école. ll revient tard le soir, fatigué et affamé. Mais c'est surtout de justice dont il a faim et soif, dans un pays où les puissants accaparent tout et ne lui laissent rien, ni à lui ni à sa famille. Cette faim et soif de justice s'expriment dans la profondeur de ses yeux et l'éloquent silence de ses lèvres. Il prend soin de sa mère malade et de sa jeune sceur Élizabeth, qui aimerait bien, elle aussi, étudier et sortir de la pauvreté. 

Au bout d'un temps de silence, profond et pesant, une brise légère entre dans la chaumière où nous sommes entassés. Elizabeth regarde à l'extérieur, par la porte ouverte, comme si elle était dans l'attente d'un chant humble, puissant et formidable, un Magnificat qui changerait la face de Kibera. » 

Ce n’est pas un petit Jésus de cire que Darío a croisé mais un Christ souffrant et une Marie prête à proclamer le besoin de bouleverser le monde. 

Continuons donc avec Marie et les autres mères. Ici au Kenya, tant que nous sommes étrangers, nous sommes surpris de voir les femmes être identifiées par leur premier né, fils ou fille. Ainsi leur nom officiel est souvent oublié. Par exemple lorsqu'elle a signé son contrat, j'ai vu que notre cuisinière à Namanga s'appelle Magdalene, mais personne ne la connaît par ce nom. Pour tout le monde, elle est Maman DeBruno (c'est le nom de son aîné). Si la même coutume avait existé au Québec, les gens n'auraient pas connu Maman comme Mme Achille Laneuville (quelle façon!). Ils l'auraient appelé Maman DeRita (ma soeur aînée)! Je vois là une façon populaire de valoriser la maternité et la famille. Pourquoi pas? Si nous donnons une litanie de titres à la Vierge : Immaculée Conception, Médiatrice de toute grâce, Notre Dame du Cap, pourquoi ne pas valoriser Maman DeJésus ? C'est son plus beau titre de gloire! 

Et pour finir, je me réfère à l'évangile d'hier qui mettait en relief Jean­Baptiste dont la prédication remuait les foules et faisait trembler les puissants. Eh bien! notre Jean-Baptiste, c'est Ocampo. Tout le monde le connaît par son nom. Après enquête, avec conviction et une certaine hargne, fort de l'appui de la Cour Criminelle Internationale, notre Jean­Baptiste se prépare à émettre des accusations formelles contre 6 gros suspects de la violence qui a ébranlé le Kenya après les élections présidentielles il y a 3 ans, au point de provoquer 1300 morts. On ne sait pas encore leurs noms, mais le peuple croit que l'impunité a fait son temps. Si cela arrive, le chant des anges va déborder la plaine de Bethléem et envahir le bidonville de Kibera. Ou serait-ce un Magnificat... de Maman DeJésus et du petit peuple de Dieu qui vit au Kenya! Si vous avez les oreilles affinées, vous les entendrez peut-être de chez vous.


 

       

"¡KARIBU TO KENYA!" - "¿JA GUA YÛ?"

Carlos Mejía Darío Zelada <cadameze@hotmai1.com>

9 juillet 2010

Je vous écris cette fois de mon nouveau chez moi, le Kenya, pour partager avec vous mes premières expériences. Au milieu de mes compagnons je me sens «Karibu», ce qui signifie Bienvenu en langue Swahili. On m’a très bien accueilli, et chaque jour j'apprends beaucoup de choses d'eux et sur la culture du peuple du Kenya.

Le Kenya a un climat agréable. Nous avons des jours ensoleillés et d’autres nuageux; les deux sont agréables. La nuit et tôt le matin il fait froid; la température atteint parfois 14 degrés C, mais c’est agréable. L'eau dans ce pays est une ressource sacrée; nous l’économisons au maximum. Vous pouvez imaginer avec quel soin l’on prend sa douche et on lave ses vêtements. Il s'agit d'une activité sacrée!

Les habitants de Nairobi et les communautés environnantes sont amicales. Ils appellent les étrangers « Muzungos ». Les gens sourient toujours de manière très sincère quand ils vous disent: «Karibu au Kenya! ». J’ai visité avec mes compagnons différentes communautés, y compris le centre-ville de la capitale, Nairobi. 

Ce matin, je suis allé dans une zone appelée Kibera. Quand ils nous voient marcher dans les rues, les garçons et les filles nous interpellent : «muzungos, muzungos »; et d’autres, de façon très amicale, viennent à notre rencontre les mains tendues pour nous saluer et nous dire en souriant: «Ja Gua yû?» et immédiatement nous donnent la main pour nous saluer. Je ne peux pas expliquer avec des mots ce que l’on ressent quand ils nous regardent dans les yeux et nous sourient... Il me vient à l’esprit cet enfant Dieu avec nous né à Bethléem de Judée... Qui donc tend sa petite main pour me saluer et me dire « Ja gua yú, Darío? »

Le Kenya a une population de 40 834 800 habitants et est un pays de grands contrastes sociaux. L'écart entre riches et pauvres est énorme. L'injustice sociale affleure de partout. La corruption est également à l'ordre du jour partout. Les fonctionnaires du gouvernement gagnent des milliers de dollars. La grande majorité du peuple vit avec moins d'un dollar par jour, et beaucoup d'autres avec rien. Le salaire minimum à Nairobi est de cinquante cents de dollar. Vous pouvez imaginer à quel point règne la pauvreté.

Mes compagnons disent que beaucoup de gens pensent que tous les étrangers ont de l'argent. Mes compagnons me disent que si vous montez dans les microbus du transport public à Nairobi, vous vous retrouvez avec rien dans les poches. Il faut donc être bien conscient dans les microbus et marcher à pied de la même manière dans les rues et éviter de se promener seul dans les endroits réputés dangereux. Un de mes compagnons me raconte que, l'autre jour, on a  agressé un missionnaire combonien, et on lui a cassé le bras avec un bâton. Il a passé plusieurs jours à l'hôpital; Dieu merci, ce n'est pas allé plus loin. Quant à mes collègues, Dieu merci, il ne leur est rien arrivé. Mais il faut être vigilant en tout temps.

Mes compagnons travaillent dans différents projets ou apostolats. L'un d'eux travaille avec une organisation qui milite pour les personnes vivant avec le VIH / SIDA. Un autre collabore à un projet avec des jeunes travaillant dans un marché. En même temps, il collabore avec les jeunes dans une communauté paroissiale à Nairobi. Un autre compagnon travaille à un projet d'appui à une communauté de jeunes musulmans, qui reçoivent un appui dans un programme de plantation de fruits et de légumes. J'ai eu l'occasion de visiter ces lieux pour rencontrer les gens avec qui travaillent mes compagnons. Ce furent de très bonnes expériences pour commencer à apprendre des gens, apprendre à connaître cette culture et donc, bien sûr, me joindre à l'un de ces apostolats et aussi travailler avec mes compagnons.

Il y a beaucoup à raconter, si je vous raconte tout, je ne terminerai jamais ce courrier. Mais peu à peu, je partagerai avec vous l'expérience de la rencontre avec ce peuple remarquable, qu’on crucifie jour après jour de multiples façons, mais où l'on peut trouver Dieu présent dans chaque Kenyan, te regardant à travers leurs yeux, te souriant ; c’est lui qu’on entend quand ils nous disent « Karibu », « bienvenue ». C'est le Christ lui-même qui nous accompagne, qui nous indique le chemin à construire, qui nous invite de multiples façons à le rencontrer. Il est réellement présent dans chacun des kenyans et, en ces jours que j’ai passés là,  il est venu à ma rencontre avec son sourire unique et m’a dit au plus profond de mon cœur: «Ja qua yû, Dario? » Je lui réponds toujours: « Je vais bien, et vous? » et je prends sa main. Ce qui naît alors entre les deux est difficile à expliquer avec des mots, mais ça marque profondément ma vie.

Dans l'amour du Christ Africain.